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COMPLETS ET AUTHENTIQUES

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DE SAINT-SIMON.

Pans. ~ Imprim. de M"' V' I).»ifdcy-Diipré, nie Saiiil-Louis,46, au Marai«.

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MÉMOIRES

COMPLETS ET AUTHENTIQUES

DU DUC

DE SAINT-SIMON

SUR LE SIECLE DE LOUIS XIV ET LA RÉGENCE,

PUBLIÉi SUR LE MANUSCRIT ORIGINAL ENTIÈREMENT ÉCRIT DE LA MAI» DE l'auteur,

PAR LE DUC DE SAINT-SIMON,

'sénateur, etc., etc. NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET CORRIGEE.

TOME XXXIII. ; :• i.:

PARiS,

GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES,

RUE DES SAINTS-PÈnES ET PALAIS-ROY. 1- 9io.

1853

MÉMOIRES

DE SAINT-SIMON.

CHAPITRE DXXVIir.

InqoyioJa 4ei maréchaot àe Villeroy, Villari et Hnxellel. -* Tîllan daoa aa frayeur me prie de parler i M. le jne d^Or- léant. Man^e et aecret sur lei priaonoiera. - Politique Tabbé Duboia anr raffaire da due et de la dacbeaaè dil Maine et dea leura. Elle eat dangerenae pour M. le due d^Orléana. Je le lui repréaenie et le danger d'une conti« naelle impunité. Je ne troa?e que faibleaae et miaère. * Troia crimea du due du Maine à punir à la foia. Conduite i tenir à l^égard du due et de la ducbesae du Maine , de leura principaux complice! et de leura enfanta. Enaoroellemenf do régent par Duboia. Le due du Maine eat peu à peu ré* iabli. Adroit manège de le Blanc et de Belliale* ^ Le dud àé Richelieu et Saillant k la Baatille. Leur folle. lia lonl bientôt ébrgia.

Ce qui tenait si eonrt les trois maréchaux dont on tient de parler, était ce qu'ils sentaient en leur âme el conscience sur l'affaire du duc du Maine. Orsean des Postes avait été arrêté; Boisdavid en Salntonge» el amené à la Bastille il arrivait journellement de» XXXIII. I

fl MÉMOIRES

p;ens pris aansles provinces ; même le duc de Richelieu fut mis à la BastiHe. LA peur était grande que quelqu'un d*eux ne parlât, et qu'on ne mit la main sur le collet à des gens de leur connaissance qui en savaient encore plus; ^ui 'étaient ^core libres, et tâchaient de faire bonne contenance, tl courttt même uti brnit que le ma- réchal de Villars allait être arrêté. Sa frayeur éclata sur son visage et dans Sh conduite. Il n'osait plus sortir de ehez lui, et il s^informait de ce qui se disait sur lui avec une inquiétude indécente.

Lui et sa femme m'avaient toujours extrêmement mé« nagé de tout temps. Ils avalent fermé les yeux et les oreilles à mes façons et à mes propos sur leur duché, et depuis encore «ur leur pairie, et m'avaient tous sans Gfsse également cultivé et madame de Saint-Simon. Ils m'envoyèrent prier d'aller oheis eux avec instance. J'y allai, et je trouvai le marécbdl dans des transes et dans ttti abattement incroyables. 11 me dit Satis façon qu'il savait qu'il allait être arrêté, qu'il s*y attendait â tous les instants, que ce n*était qu*avec la dernière inquié* tude qu'il sortait de chez lui pour le conseil de régence ou pour aller au Palais-Boyal le moins qu'il pouvait^ même sans se croire en sûreté chez lui ; que cela pre- nait fort sur sa santé, que les avis lui en venaient de toutes parts, que le bruit en était publie, qu'il n'y avait pas moyen de vivre de la sorte ; qu'il s'apercevait depuis du temps que M. le duc d'Orléans ne le voyait plus de bon œil, et qu'il était embarrassé et froid avec lui, qu'il ne savait quel mauvais office on lui avait rendu; s'é- tendit âUr Bùh àttachettebt et sa fidélité, et me conjura de parier A M. duc d'Ôrléand, et de tâcher de le faire expliquer iur son compte. Sa femme, beaucoup plus tranquille que lui, me pria de la même chose. Je les assurai, comme il était vrai, que.je n Wis rien remar*

DE SAmT-SiMON. S

en M. !e doc d'Orléans qui eût pu donner lien aux bruits qui couraient, et que je croyais qa*i! se faisait tort à iui-ménie d'en avoir de l'inquiétude.

Ce n'était pas, que Je fusse persuadé qu'il dût être dans la sécurité. On a vu comme le hasard fit savoir si peu avant le lit de justice l'assemblée mystérieuse du duc du Maine avec lui chez le maréchal deVilleroy, et toutes ses liaisons y étaient conformes. Mais M. le duo d'Orléans était si étouffé des deux tours de force qu'il n'avait pu éviter de faire coup sur coup, si éloigné de ces coups d'éclat, si peu capable encore de les soute* nir, beaucoup moins de les oser pousser, que J'ai tou* jonrs cru les gros complices en pleine sûreté^ même les plus médiocres. Je parlai donc à M. le due dOrléans qui n'était pas fâché de la peur que le maréchal avait prise, mais qui me répondit ce qu'il fallait pour le ras* surer. Je îe rendis aussitôt au maréchal et à la maréchale, elle en prit thèse pour le rassurer. Ils me remercièrent beaucoup tous deux, mais le maréchal toujours fort dans rinquiétude. Elle fit une telle impression sur lui, qu'il en maigrit à vue d'œil. Son sang se corromjMt, il lui vint un mal au col qui menaça d'un cancer. Le re* mède de Garrus l'en garantit, dont il prit souvent de- puis, et en porta toujours dans sa poche. Mais il languit toujours Jusqu'à l'élargissement du duc et de la du- chesse du Maine, après quoi il reprit bientôt son em- bonpoint et sa première sauté, en sorte que la cause de ^on mal fut manifestement visible.

Le Blanc allait souvent à la Bastille et à Yincennes, et sans que je le lui eusse demandé ne manquait point de venir le même Jour, le soir, cheE moi me rendre compte de ce qu'il avait appris des prisonniers, et de ce qui s'é- tait passé entre eux et lui, ainsi que de tout ce qui lui revenait sur cette affaire j mais les prisonniers, à ce

4 MÉMOIRES

qu'il m'assurait toujours, ne disaient rien ou ^e les riens qu'il ipe rapportait. Belli&le, qui s'était fort initié chez moi par Charost et par madame de Lévi, qui n'é- tait qu'un avec le Blanc et qui entrait dans tout ce quMI pouvait» venait raisonner avec moi en cadence des visites de le Blanc. Je ne fus pas longtemps à démêler que je n'en saurais jamais davantage, comme il arriva en effet, excepté ce qu'il fallut tout à la fin en dire au conseil de régmoe pour excuser les emprisonnements et les exécu* tions de Bretagne. M. le duc d'Orléans n'en savait pas plus que moi, ou si on lui en disait quelque chose de plus, ce fut sous un secret recommandé plus pour moi que pour personne. L'abbé Dubois, mattre absolu de M. le duc d'Orléans, faisait trembler, excepté moi, tout c&qui approchait ce prince. L'abbé craignait le nerf de mes conversations et de n'être pas le maître de soa aiguière, s'il venait jusqu'à moi des découvertes dont je pusse battre le régent, et venir à bout de son incurie et de sa débonnaireté. On a vu , lors de l'arrêt de l'abbé Portocarrero , l'adresse et la hardiesse avec lesquelles Dubois se saisit de tous les papiers. Il n*eut pas moins de soin de s'emparer de ceux de Gellamare, que le Blanc, qui l'y accompagnait , n'était pas pour lui disputer. Il s'était donc ainsi rendu seul maître du secret et du fond de l'affaire, et tellement que M. le duc d'Orléans ni personne n'en pouvait savoir que ce qu'il voulait bien leur dire. Le garde des sceaux , qui allait rarement in- terroger les prisonniers, et le Blanc, qui les voyait bien plus souvent et à qui venaient tous les avis sur cette affaire, étaient dans l'entière frayeur et la plus soumise dépendance de l'abbé Dubois, avec lequel ils concer- taient chaque jour ce qu'ils devaient dire à M. le duc d'Orléans sur les avis et sur ce qu'ils avaient tiré ou n'avaient pu tirer des prisonniers, et rendaient compte»

^ DE SAINT-SIMON. f

«■ sortir d'avec lui, au redoutable abbé de tout ce qui s^était passé entre eux et le régent.

Dubois voulait faire la peur entière au duc et à la du- chesse du Maine et aux prisonniers pour tirer tout d'eux, et y mettre si bon ordre qu'il n'y eût plus rien à crain- dre; il voulait aussi épouvanter les maréchaux pour les humilier et les contenir. Mais il était bien éloigné d'aller plus loin. II voulait régner sans trouble et parvenir à la pourpre et à la place et à toute l'autorité de premier mi- ni&tre sans embarras au dedans, pour n'avoir à vaincre 8ur le chapeau, qui le conduisait à l'autre, que les dif- ficultés du dehors. Il voulait de plus se préparer une domination absolue sans contradiction. Il sentait quel serait le cri public, le dépit et l'impétuosité de M. le Duc sur un second maître et de son infimité; de com- bien de personnages itserait escorté dans un méconte- ment qui serait universel. Il y redoutait les mouvements ^ue le parlement y pourrait faire, à qui, dans un cas si Arange , chacun se réunirait. II se proposait donc de mettre entre ses seules mains la vie et toute la fortune du duc du Maine et de ses enfants et celle de ses com- plices, pour s'acquérir sur eux l'obligation de leur avoir lui seul rendu le tout, et à ses plus importants crou- piers, pour s'en faire une protection sûre contre le cri public et contre les princes du sang, et s'acquérir le par* lement, au moins l'arrêter et le rendre neutre et sans mouvement par le crédit du duc et de la ducbesse du Maine sur le premier président, qui s'y trouvait en son particulier tout de son long, et sur les principaux mo- teurs de la compagnie.

Je ne répondrais pas aussi que, sans s'être commis à confier le fond dti sac à M. le duc d'Orléans, il n'ait pro- fité de son incroyable faiblesse, de son insensibilité aux plus cruelles injures encore plus incroyable, de son pèn-"

MtMOI&ËS ^

chant & n6 rien pousser et à des »iêBKù termine dé(ffir- râbles, pour lui persuader cette politique à l'égard de tous ceux qui avaient trempé dans le complot ; et que , profitant des sueurs que l'opiniâtre impétuosité M. te D^c avait données au régent, lorsqu'il lui força la main au dernier Ut de justice sur la destitution du duc du Maine , sur l'éducation du roi , sur un établissement pour M. le comte de Gharolais, sur une augmentation d*une pension de •! 50,000 livres pour soi-même, il n'ait fiait comprendre au régent la nécessité indispensable d'une barrière contre la hauteur et Tavidité des princes du sang, et que cette barrière ne se pouvait trouver que dans la conversation du duc du Maine, de ses rangs, de ses établissements, et de ses complices (es plus considé- rables. Je ne doute pas non plus qu'il n'ait fait peur à son maître des maréchaux de Viileroy, dont Tallard serait inséparable, Villars et Huxeiles, du premier pré- sident et de nombre d'autres qui, venant à être publi- quement convaincus, feraient avec le duc du Maine un groupe formidable dont le régent serait d'autant plus embarrassé par le nombre, les établissements, la pa- rentelie et fe poids dans le monde, que, criminels parles lois, il resterait vrai toutefois qu'ils Tétaient directe- ment qufe contre le régent, subsidiairement contre l'état, mais pour le sauver du prétendu mauvais gouverne- ment, et point du tout contre la personne du roi, dont ia conservation contre tes périls du poison deviendrait leur prétendue apologie, et produirait tôt ou tard de fu- nestes effets. li n'en fallait pas tant pour étourdir un prince au fond timide, ennemi des grands coups, parfai- tement insensible aux plus cruelles et aux plus dange- reuses injures, bon et doux par nature, choisissant toujours le plus aisé comme tel , par faiblesse, dans les af« fiainw grandes bu épineuses, et par ineapacité de les iiiU

DE SAINT-SIMON. ' T

YM et d'en Kratenlr le poids, eofin livre et abandonne à Fdtbé DuMsi auquel il ne pouvait plug résister sur quoi qw ce Mt.

Mais eette politique , si bonne et si fort dans le vrai pour la fortune tendait Tabbé Dubois, n'était ni bonne ni dans le vrai pour son maître. PlusM. du Maine et ses pins considérables complices lui auraient une obli- gation signalée de la vie, des honneurs, des établisse* mente, plus cette obligation à ne Jamais l'oublier serait aux dépens de M. le duc d^Orléans. Quelque^ marques de clémence et de misère (quand elle est gratuitement poussée à Textréme) que ce prince eût données, jamais de grands coupables ne pardonnent à ceux contre qui ils ont commis de grands crimes, et il était tout naturel qu'ils fussent persuadés, et que Tabbé Dubois leur fit délicatement entendre qu'il les avait habilement an a- cbés dei mains de son maître, sans quoi ils étaient per- dus* Le coup double et prodigieux que le régent venait ai nouvellement de frapper au dernier lit de justice sur le parlement et sur le duc du Maine , n'avait causé ni trouble ni rumeur, mais une frayeur extrême, un silence de tremblement, une 80umis9}on entière. Cet exemple devait done Tencourager , puisque c'était aux mêmes gens qu'il avait affaire et prévenus de plus du crime d'état. G*est ce que je lui avais représenté plus d'une fois ; que le pardon, ni le semblant de manquer de preu- ves quand on en a, ne réconcilient jamais ceux qui ont manqué un grand coup h celui contre qui il était pré- paré ; que le péril couru, plus il est grand, plus il irrite \ qu'un tel bienfait reçu redouble la haine et la rage de qui a'eat vu dans la main et à la merci de qui les pouvait exterminer, leur fait mépriser une générosité qu'ils im- putent à faiblesse, qui les excite à prendre mieux leurs meimr^» ou 8*U9 pe le peuvent pendant le reste de la

I MÉMOIRES

ré^nce, à renverser le régent auprès dn roi majenr, avec d'autant plus de hardiesse qu'alors il n'y a plusfe- crime; qu'il n'est point de régence dont le gouvm^ ment ne puisse être attaqué, ni de vie et de mœurs telles que celles de M. le duc d'Orléans à couvert souss^*' l'abri de son rang.

Je m'étendis un peu avec le régent sur les points de son gouvernement, qu'on pourrait rendre très-répréhen- sibles aux yeux d'un Jeune roi majeur, avec le secours d'une boiuie et secrète cabale, en quoi le duc du Maine était un grand et dangereux ouvrier, en quoi les maré- chaux de Yilleroy, Yiilars, Huxelies, par leurs emplois, dans la régence, comme témoins de près, et d'autres joints à eux, aideraient le duc du Maine : Law et sa ban- que ; l'alliance d'Angleterre jusqu'à l'ensorcellement, pour la fortune de l'abbé Dubois, conséquemment avec l'empereur, les deux plus grands et plus naturels enne«' mis de la France; la rupture pour eux seuls, et malgré la Hollande, entraînée de force contre l'Espagne, après tant de sang et de trésors répandus pour la conserver^ et avec qui la plus étroite union était si naturelle et si utile ; la facilité de fasciner les yeux d'un jeune roi et de lui tourner toute cette conduite à intérêt particulier con- tre celui de l'état, pour monter sur le trône sans obsta- cle, s'il fût mésarrivé au roi ou s'il mésarrivait encore sansenfant mâle, et de revenir aux anciennes horreurs pour lui faire craindre pour sa vie, tant que son précé- dent régent ne serait pas mis en lieu de sûreté. Je ne trouvai que faiblesse ou dissimulation.

Cela ne m'arrêta pas. Je lui demandai quel retour il trouvait dans le maréchal de Villeroy pour l'avoir traité avec une distinction qui ne différait pas du respect, sans jamais aucun refus ni aucun délai à toutes ses demandes qui étaient continuelles pour faire montre de son crédit

DE SAINT-SIMON.

et de sa protection, souvent en choses considérables ; pour avoir accru son autorité à Lyon fort au delà de raison et d'usage, au point qu'il y était uniquement et absolument le maître de tout; enfin pour l'avoir admis fort dangereusement au secret de la poste, et à la lecture que Tprcy lui venait faire des extraits, et encore en d'au- dres confidences. Je lui demandai quel retour il trouvait dans le maréchal d'Huxelles pour avoir comblé ses dé- sirs en lui en confiant le secret et l'administration des affaires étrangères, et ceux de son ami, le premier pré- sident, en l'accablant d'argent et outre cela de {Tensions. . Enfin je vins au due du Maine, et je lui demandai quel lot il en avaitreçu, pour ne l'avoir pas destitué àla mort du roiy comme tout le monde, tous les seigneurs, le par- lement même s'y attendaient et le désiraient alors avec un empressement qu'il ne pouvait ignorer : « Mais, me répondii-il d'une voix basse, honteuse et faible, c'est mon beau-frère. Comment votre beau-frère ! repris-je avec feu : est-ce donc un titre à lui pour vous étrangler comme il a tâché et butté toute sa vie? Avez- vous oublié la honte et le désespoir de Monsieur, le vôtre alors à vous-même, la fureur et les larmes publiques de Madame d'un mariage si étrangementdisproportionné? Avez-vous oublié que l'intérêt de ce beau- frère vous a éloigné du commandement des armées, dont Monsieur mourut colère et de dépit après la prise qu'il en avait eue avec le roi le jour même? Avez-vous oublié jusqu'à quel point il intéressa madame de Maintenon à votre perte, lors de votre affaire d'Espagne, malgré tous les efforts de madame la duchesse de Bourgogne auprès d'elle en votre faveur, et de combien près vous frisâtes les derniers malheurs? Avez-vous oublié les horreurs dont ce cher beau-frère vous affubla à la mort de monseigneur le Dauphin et de madame la Dauphine, du petit prince leur

MËMOmES

fils, et de M. !e due de Berry ensuite; cpi*fl en pèrsnacfa le roi par madame de Maintenon, et qu'Ifs Vont tôujonrs été, la cour, Paris, les provinces, les pays étrangers; Tart et le soin de répandre cette opinion jusqu'à en ren- dre le doute ridicule; et le soin vigilant de la renouveler de temps en temps et de lui donner une eouleur non- Telle? Enfin avezvous oublié le testament et le codicille du roi, la dispute si forte de M. du Maine en plein^ar- lement contve tous, et si impudemment sôutenueen fa- Tour du codicille, et ce que tous seriez devenu, si l'une xie ces deux pièces que personne n'ignore que le roi fit malgré lui aTait subsisté, bien pis si toutes deux aTaient été exécutées? Tous ces crimes à Totre égard sont an- térieurs à Totre régence, sans que vous ayez jamais donné le moindre ombrage à M. du Maine, que celui qu'il a voulu prendre de votre naissance et de votre droit. Vous avez cru par la conduite que vous avez si longtemps soutenue et tant que vous Tavez pu à son égard, aux dépens des prinees du sang et de toute jus- tice, regagner ce bâtard brûlant de la soif de régner. Il TOUS en a payé dans le temps même qu'il jouissait de Totreplus grand déni de justice par la requête au parle- ment de cette prétendue noblesse, et par son appel aux états généraux ou au roi majeur, aTeala criminelle au- dace de TOUS attaquer Tous-mème sur Tincompétence et le défaut de ppuToir d'un régent. Enfin vous voyez ce qu'il vient de brasser, et par tant d'expériences an- ciennes et nouvelles ce que vous devez attendre de lui, si vous le laissez en état de continuer.

Ces propos, que je renouvelais de temps en temps, jetaient M. le duc d'Orléans dans un trouble extrême. 11 sentait tout le poids de mes raisons; mais il était en- chaîné |^ar les prestiges de l'abbé Dubois. Tant^k il s'ex* cusait sur le défaut de preuves, et Je lui r^Enettats ce

DE SAIHT^IMON. If

qu*il en avatt dit à M. le Sue et à moi, que M. et ma- daroe du Maine étaient des plus avant dans la conspira» . Wofij comme Je Ta! rapporté en son temps. Une autre fois, il alléguait le danger d'entreprendre un homme si grandement établi , et je lui démontrais qu'après legrand pas de l'avoir (ait arrêter lui et madame du Maine, et confinés en deux prisons éloignées, le danger du retour serait bien plus grand, mortellement offensés qu^ils se- raient, et que de plus ils se le devaient montrer comme innocents. Enfin retranché sur l'embarras de leurs en- fants aussi grandement établis que le père, dont ils avaient les survivances» avec le gouvernement de Guyenne de plus, qui sArement ne trempaient point dans le complot du père, et que par conséquent on ne pou- vait dépouiller, je lui demandai il avait vuou lu qu'on eAt jamais laissé aux fils des criminels d'état, convaincue et punis eommeteis, des établissements dont ils pussent abuser; qu'il prit garde qu'une telle condamnation em- portait confiscation des biens patrimoniaux^, quoique les enfants ne fussent pas coupables, à plus forte raison rextinction des titres, honneurs, etc., et la privation des gouvesnements et des charges dans le père, et des survivaneta dans ses fils, lesquels, bien que non coupa- bles, perdaient' par la condamnation du père la succes- sion enMre du patrjiQioine, qui, sans cela, leur était de lout dr<^ acquis, à plus forte raison des grâces dont le père était justement dépouillé; qu'il était du plus évi- dent danger de les leur laisser, et sur ]esqael[es ils ne pouvaient avoir un droit en rien comparable au droit qu'ils avaient aux biens de leur père, qui était leur pa- trimoine, duquel toutefois ils ne laissaient pas d'être de isut droit totalement privés par la couiiscatioa insépa- rable de la condamnation ; qu'à la vérité on n'y touchait iamais an bien et aux reprises de la mère, qui demeu*

It MÉMOIRES

raient après elle aux enfants; mais ici, la mère setrcm- vant aassi coupable que le père, la condamnation em« portait confiscation de tout le bien maternel comme du bien paternel.

A cette réponse, M. le duc d'Orléans n'eut point de réplique, baissa la tét^, et demeura quelque temps rêveur, puis me dit : Hais madame du Maine, vous ne sauriez nier qu'elle ne soit princesse du sang. Non, certes, lui répondis-je ; mais vous ne me prouverez pas aussi qu'elle la soit davantage que les deux ducs d'Alençon, père et fils, que le connétable de Bourbon, que M. le Prince, propre grand-père de madame du Maine, qui tous aussi étaient princes du sang, bien reconnus pour tels, et néanmoins atteints, convaincus, et solennelle" ment jugés et condamnés comme criminels d'état« Vous savez après combien de prison et à quelles conditions Tun de ces ducs d'Alençon eut sa grâce ; ce que devint le connétable de Bourbon , et que , quelque désir qu'on eût d'une paix aussi avantageuse que fut alors celle des Pyrénées, la passion extrême de la reine votre grand'- mère du mariage du roi avec l'infante sa nièce, quelque pressé qu'en fût le cardinal Mazarin et la reine même, dans la frayeur qu'ils avaient eue l'un et l'autre de ee qui avait pensé arriver de la nièce du cardinal , qui épousa depuis le connétable Colonne, et de qui était toujours possible à l'égard de quelque autre^ tant que le roi ne serait pas marié, on aima mieux hasarder la paix et le mariage, essuyer toutes les longueurs à con- clure, les persécutions et les propositions de toutes les sortes de don Louis de Haro en faveur de M. le Prince, même aux dépens du roi d'Espagne, que de souffrir qu'il tirât aucune sorte d'établissement des Espagnols, nf qu'il rentrât dans son gouvernement^ ni dans sa €]parge de grand maître de France, qui à la fiU; mais

DE SAINT-SIMOK. It

\ stIpiilatioD, tnieùi donnés à M. son fils, mais quel- goe tesaps après; grâce dont pour conclure on n'était convenu qoe verbalement, secrètement et comme une grâce el une galanterie personnelle au roi d'Espagne et à son ministre. Aujourd'liui que vous commencez la guerre, vous ne traitez ni mariage nécessaire et pressé, vous ne traitez point la paix, vous ne sauriez craindre qu'on se persuade au dedans ni au dehors, après i*éclat fait sur l'ambassadeur d'Espagne et ce que vous savez déjà sur M. et madame du Maine de leurs complots avec lui j qu'on leur fasse accroire des crimes pour les perdre, et vous en saurez bien davantage quand il plaira À Tabbé Rabois de vous instruire à fond par les papiers dont vous convenez qu'il s*est saisi , qu'il a vus lui seul, et qu'il ne vous a pas montrés. Grand D.îeu ! (ajoutai-Je avec dépit de ne trouver que de la filasse pour ne pas dire du fumier) grand Dieu ! quel pernicieux présent avez-vons fait à ce prince de la plus difficile vertu du christianisme, de cette vertu tellement surhumaine, si contraire à la nature et à la plus droite raison quand elle n'est pas miséricordieusement éclairée et entraînée par votre grâce toute-puissante^ cette vertu, recueil des plus grands hommes, le plus dur et le plus continuel combat des plus grands saints, cette vertu toutefois à qui vous prescrivez des bornes pour la conservation des états et des hommes, enfin ce pardon des ennemis, sans lequel, 6 mon Dieu, nul ne vous verra ; et vous l'accor- dez à un prince qui vit comme un homme, qui compte pour rien le bonheur éternel de vous voir. 0 profondeur Immense de vos Jugements terribles qui, par Tusage et en même temps par le mépris d'un présent si rare si exquis, va foire tout ce qui le peut conduire aux plus redoutables malheurs, et le va faire non-seulement sans éprouver caa soi la plus légère violence qu'éprouvent si

H MÉMomes

fortement en ces oecasions les personnes les plas à Sien, roafs avec rineurie,la fisdlité, l'insensibilité la plas pro- digieuse, la plus incroyable, la plus unique! »

Une si violente exclamation, précédée d^aussl fbrtes raisons, ébranla assez M. le duc d'Orléans pour se mettre à raisonner sur le dépouillement. Alors quoique sans espérance par sa mollesse, son peu de tenue, l'intérêt et l'ensorcellement de l'abbé Dubois, mais pour n'avoir rien à me reprocher à moi-même, Je lut dis qu'il avait beau Jeu à réparer les fautes précé- dentes qui lui avaient fait tout pardonner au plus cmet et au plus gratuit ennemi qui fut Jamais, et au plus continuellement acharné contre ses droits, son honneur et sa vie, ce que lui-même ne se pouvait dissimuler; qu'au crime présent pour lequel le duc du Maine se trouvait maintenant arrêté, il en pouvait ajouter deux autres, et les faire d'autant mieux valoir, que le criminel avait d'autant plus pernicieusement abusé du silence et de la patience à l'égard de tous les deux : le premier, d'avoir attenté de se faire prince du sang, puis à se faire déclarer capable de succéder à la couronne, contra l'honneur de la loi de Dieu, contre la loi unanime de la France et de tous les pays chrétiens , le fils d'un double adultère ne peut, en aucun cas, recueillir rien des biens de la famille dont il est sorti, combien moins une couronne : contre le droit de la nation en cas d'extinction de tous les mâles de la race régnante, contre le respect et le droit des princes du sang, enfin contre la précieuse vénération due à la loi salique qui distingue si grandement la couronne de France de toutes les autres couronnes. Je le fis souvenir de ce que je lui avais proposé à cet égard vers la fin de la vie du roi, pour l'exécuter dès qu'il ne serait plus, et de la néees« site que je lui en avais prouvée et de laquelle il n'était

DE Si^NT-SIIION. Ift

pas dîMo&vtnv, de mettre un tel frein à l*ambitIoh de poumir être rendu capable de sneoéder à la conronnCi que la vue certaine de la profondeur du précipice retint Mtards, sujets trop puissants, premiers ministres , fa- voris démesurés, prinees étrangers trop établis et ap- puyés, d'attenter à ce crime qui en prépare tant d'autres, et d*abuser ou de la folie tendresse ou de la faible eom- piafsanee, ou de Tige, ou de rimbécillité d'un roi, ou de lioatètement extravagant de sa toute-puissance même, pour renverser l'état ; que le silence sous lequel il Tavait laissé couler, avait donné le temps au duc du Maine de. commettre le second, de le tromper par ce ramas de pré- tendue noblesse, dont plusieurs étaient, et de son aveu à lai et des principaux de sa maison, en apparence, quoi qu'on eût pu lui dire , et follement contre les ducs, en effet contre lui-même, comme il y avait bientêtparu par leur l)elle requête au parlement ^ et de par l'appel des bAtards du régent , comme incompétent et impuis- sant, aux états généraux ou au roi devenu mnjeur, autre crime d'état et toujours connu et puni comme tel de contester la puissance royale et d'en faire aucune distinction du roi mineur ou majeur, et par là, M. du Moine l'avait réduit en la presse il s'était trouvé entre les princes du sang et les bâtards, et après une longue et criante injustice, ou dénîde justice, en faveur des bâtards, forcé par leur audace à ventiller sou pou- voir de régent, en les déclarant décbus et non habiles à succéder à la couronne, mais avec de tels ménagements de rang et contre les termes exprès de l'arrêt qu'il ve- tia\t de rendre, que cette faiblesse avait encouragé M. et madame du Maine à entreprendre ce qui les retenait tïvsintenant en prison , dans la rage de n'avoir pas été maintenus ou soufferts dans l'habilité de succéder à la luronne , et dans le mépris de tout eo qui leur était

le MËMOIKES

*k

conservé, compté par eux pour rien, sinon ponr une faiblesse sur laquelle ils pouvaient toujours cony ter, ' quelque chose qu'ils osassent eutreprendre.

Après ce tableau ramassé et raccourci, je représentai à M. le due d'Orléans qu'au moins pouvait-ll mainte- nant mettre deux aussi lourdes fautes à profit et les faire bien payer à ces deux premiers crimes à l'appui du trol- sième qui en était la suite etiefruit; reprendre le premier, en montrer l'énormité, le danger extrême de revmpie dans un royaume très-chrétien et Tunique qui suive la loi saiique comme loi fondamentale pour la succession à la couronne depuis tant de siècles, et qui l'exposerait au sort de la Russie, à l'ambition de quiconque aurait la force des établissements en main et posséderait un roi ; faire sentir que de se faire prince du sang et ha« ' bile à succéder à la couronne, après tous les princes du sang, comme fils de roi, à la transmettre à sa postérité, à se faire préférer aux princes du sang, comme bien plus proche qu'eux, par la qualité de fils du roi, 11 n'y avait guère de distance, avec la force en main, et que qui- conque obtient ce droit a une violente tentation de se faire place nette et s'abréger le chemin du trône ; dire que le respect pour la mémoire du roi et la considération d'une alliance, quoiqu'elle n'eût jamais être, l'es* time de la probité du comte de Toulouse, qui n'avait eu ni voulu avoir aucune part aux démarches de son frère pour s'élever aussi monstrueusement, avaient arrêté son altesse royale sur la justice qu'elle devait aux princes du sang, à la nation entière, à soi-même, d'une entrer- prise si criminelle, qui n'allait à rien moins qu'à désho* norer la mémoire du feu roi, quoiqu'on sût bien qu'il avait eu là-dessus la main forcée comme sur les disposi* tiens de son testament et de son codicille eu faveur du duc du Maine; que, le cas avenant, cette prétention à

DE SAINT-SIMON. 17

la eouronne pouvait renverser l'état par le choc des forces de l'intrus et de celle de la nation qui ne se lais- serait pas priver d'un si beau droit, qui lui était si cer- tainement et si constamment acquis, et dont les étran* gers sauraient profiter pour s'agrandir des provinces à lear bienséance ; et de là, s'étendre sur la nécessité d'un eh&timent tel qu'il ôtftt pour toujours un pareil dessein de la tète des plus ambitieux et des plus puissants, et de celle des rois par orgueil ou par faiblesse, auxquels le royaume n'appartient ^oint comme une terre à un particulier, mais comme un fidéicommis qui est per- pétaellementaffectéà l'alné de génération en génération, à moins qu'june couronne présente, vaste monarchie^ un trône étranger vacant un prince français est appelé, par le testament du dernier roi mort sans postérité de lai ni de ses prédécesseurs rois de sa maison, testament appuyé de l'exprès consentement et des vœux de toute cette nation, ne fasse préférer une couronne présente aux futurs les plus contingents, et que toute TEurope, avec la monarchie vacante, ne stipule la renonciation à la possible succession, avec le gré et le consentement du roi de France et les solennités célébrées pour cette renonciation. Un roi de France n'a pas le pouvoir de disposer de sa couronne, laquelle suit de droit et par elle-même cette aînesse de génération en génération ; et si la race masculine vient à manquer, le droit commun acquiert alors tout son droit, qui donne à la nation celui de se choisir un roi et sa postérité légitime masculine pour lui succéder tant qu'elle durera de génération en génération par aînesse; appuyer sur l'attentat de trou* bler cet ordre, et sur tous les points qui viennent d'être nis sous les yeux.

Passer de au second crime : ameutement de gens à V^ on fait usurper 1^ nom de la noblesse, sans convoca*

tlon du roi; ou du rëgent en Bon nom, sMlest mineur, à qui seul e'tie appartient, par conséquent sans légitimes assemblées des baillfages pour le choix des députés, par conséquent sansmfssfon, sans pouvoir de personne, gens riamassés de toutes parts pour faire nombre et dont plu- sieurs se trouveraient bien empêchés de prouver leur noblesse; éblouir des gens distingués par la leur à fra- terniser en égaux avec ce vil mélange; i^buser des fan- taisies qu'on leur Ji inspirées de loin pour les ramasser et les animer, se les dévouer aj>rès à soi pour tout faire, jusqu'à avilir le nom du second, mais du plus illustre des trois états (que ce riimas se prétend être), par une requête au parlement, plus basse et plus humble que celle du moindre particulier, le traiter de nos seigneurs, en nom collectif de la noblesse , et avoir recours h sa Justice , à son autorité , à sa protection , au nom de la noblesse , et en choses ces mêmes suppléants pré- tendent le droit déjuger. Se peut-^il rien de plus contra* diçtoire en soi, de plus injurieux au second corps rétat, en tous les points et en tous les genres, de plus Insultant au pouvoir du régent et à la majesté royale, de plus visiblement et prochainement tendant h révolte et à félonie, et sous un roi mineur, à nier toute autoriti^, pour n'en reconnaître qu'autant qu'on le veut bien, et qu'elle peut et veut bien servir aux vues qu'on s'est foi- raées? Montrer enfin l'énormité de cet attentat, le crime et le danger de ses diverses branches, qui ne viennent d'être touchées qu'en deux mots.

Joindre A ces deux crimes le troisième qui a &it ar- rêter le duo et la duchesse du Maine. Les preuves des deux premiers sont claires. De ce dernier, qui est le fruit des deux premiers , les preuves seront évidentes quand il plaira à l'abbé Dubpis de montrer les papiers de Cellamsre eteeuiL de l'abbé Portocarrsrpi qui n'ont

DE SAINT-SIMON. 19

été ni9 qne de lui seul, et qui ne sont pas sortis de sous sa elef, et quand il plaira à son maître de se faire Tef - fort de le lut commander de façon à se faire obéir.

C'était bombarder rudement la faiblesse du régent, et tâcher de Texclter ft force de boulets rouges. Je lui laissai pn^ndre haleine et voulus voir quel eOet la bat- terie aurait produit. Il m'avait laissé tout dire sans au- cune interruption, et je lui voyais l'âme fort en peine. Noos fômes <|uelques moments en silence. Il le rompit le premier pont me répondre que ce que je lui avais représenté était bel et bon sur M. et madame du Maine, mars que je ne prenais pas' garde à ce qui était avec eux de personnages engagés peùt-èlre dans la même affaire et sous les mêmes preuves, et à faire un si grand coup de filet, que le filet en pourrait rompre.

Ma réplique fut prompte. Je Passarai qu'il ne devait pas avoir affsek mauvaise opinion de mon jugement de n'avoir pas pensé à uiie partie si principale de cette af- faire, dont j'avais bien compté do l'entretenir après avoir achevé sur M. et madaoîe du Maine ; que pour venir à cette *ulre partie», je \e suppliais de se représen- ter toutes les conspirations qu'il avait lues, dont il n'y avait aucune qui n'eût son chef, et des complices princi- paax et distingués par la force qu'ils y pouvaient ajou- ter, outre le nombre des autres, dont les personnes étaient de peu ou rien ; qu'en cela on dépendait des preu* ves ; qu'il n'était pas permis de retrancher ni de grossir ; que plus le nombre des complices considérables serait grand, plus le crime du chef le serait, et le danger de l'état aussi, plus la punition très-sévère deviendrait in- dispensable ; plus la clémence etia justice devraient mar- cher de front ; plus le crime des personnages que le chef de la conspiration aurait débauchés de leur devoir devait aplomb retomber 0ur lat^ta; piui la bonté du régent

10 MEMOIRES

aurait de quoi se satisfaire , en montrant ne ebereber que la sûreté présente et future du royaume, et de la succession à la couronne , par la punition du chef et du criminel de trois grands crimes, comme du plus grand coupable , du plus dangereux ou du seul dangereux, de celui qui ferait exemple à la postérité, et eu pardonnant généreusement aux personnages qu*il aurait entraînés, qui, ensemble et par eux-mêmes, n'étaient point à crain- dre, et par la timidité qu'il en avait éprouvée, et par les qualités de leur esprit , et par Timpuissance de leurs établissements qui ne sont plus que des noms, sans force et sans autorité dangereuse ; qu*il prit bien garde que passer les yeux clos à côté d'un tel complot, précédé de tant d'autres par le même , était la plus insigne preuve de crainte et de faiblesse , et le plus puissant convi à recommencer avec plus de succès ; que voir le crime d'une façon publique, telle que de mettre en prison le duc et la duchesse du Maine, et leur pardonner après sans plus d'examen, revient au premier; mais qu'arti- culer les preuves juridiquement , ne punir que le chef et pardonner aux autres , si ce n'est à quelques gens obs- curs trop signalés, c'est courage, c'est Justice, c'est exemple, c'est sûreté, c'est générosité, c'est clémence, c'est rendre à jamais les personnages pardonnes hors de mesure d'oser remuer, et quelque malveillants qu'ils pulssient être, hors d'état de toute sorte d'opposition, et par crainte et par honneur, en un mot c'est savoir dis- cerner, Jaisser les boucheries aux Christiern et aux Cromwell , ne vouloir que Tindispeusableà l'exemple et à la sûreté, n'être sévère que par la nécessité, et dément et généreux par grandeur et par nature. Mais pour ar« river à ce.point il faut un Jugement Juridique, tous les pairs soient juridiquement convoqués et sans excuses admises 9 parce qu*en cas de pairie et de crime ^ nulle-

DE SAINT-SIMON. il

sorte de cause de récusation ne peut en exclure aucun ; et appeler avec eux les officiers de la couronne. J'ajou- tai que le comte de Toulouse, n'ayant trempé dans au- cun des tmis crimes de sou frère, sa considération ne devait ni ne pouvait retenir, puisqu'il était en pleine in* Doeencei et qu*à regard même de madame du Maine, sa condamnation se pouvait commuer à passer le reste sa vie bien et sûrement enfermée , sans communiea* tien avec personne , en faveur de sa qualité de princesse du sang. ^

Le régent écouta tout , puis me dit : « Mais les en- fants, qui sont innocents, qu'en ferez-vous? ^ Les en- fants, repris-je, il est vrai qu'ils sont innocents; mais il les faut empêcher de devenir coupables, et leur ^ter les ongles pour qu'ils ne puissent venger leurs malheurs do* mestiques, ne leur laisser ni charge, ni gouvernement, ni le comté d'Eu , petite province trop sur le bord de la mer et d'un petit port, et trop voisine de l'Angleterre, ^ ni Dombes, trop près de Savoie, qui ne fut Jamais qu'un franc-alleu , encore tout au plus, que les ducs de Mont- pensier ont par degrés fait souveraineté , Mademoiselle encore plus , à quoi M. du Maine a fait mettre la der- nière main , depuis le don que Mademoiselle fut forcée de lui en faire , avec Eu et d'autres encore, pour tirer U. de Lausun de Pignerol. Il restera encore le duché d'Aumale et de grands biens auxenfhntsdeM.du Maine, dont vous leur ferez présent sur la confiscation ^ san^ compter l'immensité de meubles, les maisons et lespier- reries, dont vous savez que madame du Maine en cacha et en emporta pour un million, que laBillarderie décou* vrit et qu'il rapporta, ce qui, pour le dire en passant, vous montre bien que madame du Maine n'avait perdu ni jugement ni desseins, quoique arrêtée, et que ce mil* lion de pierreries n'était pas destiné à la parer dans sa

n MËI^lOIEES

prison. J'appelle cela , ajoutai-Je, faire un bon et grand parti aux enfants qui sont innocents, et les mettre seu- lement hors détat de devenir criminels. »

M. le duc d'Orléans fut un peu ébranlé de ce plan et des raisons qui le soutenaient. Il raisonna assez dessus avec moi. Mais je n'en conçus pas une meilleure espé- rance. Ce plan , tout juste , tout sage , tout nécessaire qu'il me paraissait , se trouvait en contradiction avec le naturel du maitre et ( qui bien pis était ) avec les vues et Tintérêt de Tabbé Dubois, et ce valet avait ensorcelé M. le duc d'Orléans. Je ne me trompai pas. Je retrouvai ce prince s'affaiblissant tous ies jours sur cette affaire, de sorte que, content d'avoir fait ce que je croyais de mon devoir à tous égards, Je ne lui en pariai ]ptus, et le mis ainsi fort à son aise sur les divers et prompts adou- cissements qu'il donna par réprises au duc et à la du- chesse du Maine jusqu'à leur liberté, et depuis. Je l'avais pourtant fort flatté sur la distribution de leurs charges et gouvernements, et je lui avais bien déclaré que je'tie voulais d'aucun de ces grands morceaux, ni même de . leurs cascades , parce que Je lui parlais là-dessus sans aucun intérêt.

Je ne songeai donc plus à percer les mystères du complot et des complices que l'abbé Dubois se réservait à lui seul, ni les dispositions des prisonniers, dont le Blanc.ne me disait q[ue des riens souvent absurdes, parce qu'il ne lui était pas permis de me dire mieux ; mais , après le retour du duc et de la duchesse Maine en leur précédent état, Je n'eus pas de peine à m'aperce- voir ^ par l'amitié qu'ils ont toi]yours depuis témoignée à Bellisle et à le Blanc, qu'ils les avaient bien et efflca- cenaent servis» môme auprès de l'abbé Dubois, dont ils avaient très-bien suivi l'esprit et imité la politique. Elle, réunit si bien que bientôt, c'est-à-dire au commen-

DE Sâiirr^aifON, sss

cernent d'avril ^ madame la PriDcesse obtint que ma- dame du Maioé, qtil faisaft ta malade , fût conduite de Dijon à GhàloDS-sur-Saôue) avec la permission de Ty aller voir.

On sut néanmoins en ce même temps par M. le duc d'Orléans, ({uî le rendit public, quMl avait quatre lettres an cardinal Albéroni du due de Richelieu, dont trois étaient lignées de lui, qu'il s'engageait à livrer Bayonue, son régiment et celui de Saillant étaient en garnison, pour quoi Saillant, qui était du complot, avait été mis à la Bastille, et que le marché du duc de Richelieu était d'avoir le r^iment des gardes. Le rare est que, quatre jours après ce récit public de M. le duc d'Orléans, au- quel il %)outa que, si M. de Richelieu avait quatre têtes, il avait dans sa poche de quoi les faire couper toutes quatre, on donna à M. de Richelieu un de ses valets de chambre, des livres, un trictrac et une basse de viole, qu'il demanda. On se moqua dans le monde avec raison de la belle idée de deux jeunes colonels qui se crurent assez maîtres de leurs 'régiments , et leurs régiments assez maîtres de Rayonne, pour se figurer de pouvoir livrer cette place. Qui m'aurait dit que, moins de dix ans après, je serais chevalier de Tordre, en même pro- motton de huit, avec les deux tlls du duc du Marne eu princes du sang, M. de RiehelieUi Cellamare et d'Âlejf^re, m'aurait bien étonné.

IffiMOIBES

CHAPITRE DXXIX.

Conduite étrange de madame la duchesse de Berry, de Riom et do la Mouchy. Conduite de madame de Saint-Simon» «— Scandaleuse maladie de madame la duchesse de Berry au Luxembourg. Riom, conduit secrètement par son grand pncle le duc de Lausun , épouse seerètement madame la du- chesse de Berry. KUe rouvre le jardin du Luxembourg et se Toue pour six mois au blanc. Le prince Clément de Ba- vière évéque de Munster et de Paderborn. Le due d'Albret épouse de nouveau la Dlle de feu Barbezieux. « Mort de ma« dame de Maintenon. Sa vie et sa conduite à Saint-Cyr. Mort d*Aubigny archevêque de Rouen. «- Besons, archevêque

: de Bordeaux, lui succède ^ et le frère du garde des sceliax k Besons.

Madame la duchesse de Berry vivait à son ordinaire dans le mélange de la plus altlère grandeur, et de la bassesse et de la servitude la plus honteuse ; des re« traites les plus austères, fréquentes, mais courtes aux Carmélites du faubourg Saint-Germain , et des soupers les plus profanés par la vile compagnie, et la saleté et rimpiété des propos; de la débauche la plus effrontée, et de la plus horrible frayeur du diable et de la mort, lorsqu'elle tomba malade au Luxembourg. Il faut tout dire, puisque cela sert à Thistoire, d'autant plus qu'on ne trouvera dans ces Mémoires aucunes autres galan- teries répandues, que celles qui tiennent nécessairement à rintelligence nécessaire de ce qui s'est passé d'impor-

DE SAINT-SmON. u

tant ou d'intéressant dans le cours des années qu'ils renferment. Madame la duchesse de Berry ne voulait se contraindre sur rien; elle était indignée que le monde osât parler de ce qu'elle-même ne prenait pas la peine de lui cacher, et toutefois elle était désolée de ce que sa conduite était connue. Elle était grosse de Riom, elle s'en cachait tant qu'elle pouvait. Madame de Mouchy était leur commode, quoique les choses à cet égard se passassent tambour battant. Riom et la Mouchy étaient amoureux l'un de l'autre, et vivaient avec toutes sortes de privances et de facilité pour les avoir. Us se mo- quaient ensemble de la princesse qui était leur dupe, et de qui ils tiraient de concert tout ce qu'ils pouvaient. En un mot, ils étaient les maîtres d'elle et de sa maison, et Tétaient avec insolence, Jusque-là que M. le duc et madame la duchesse d'Orléans, qui les connaissaient et les haïssaient, les craignaient et les ménageaient. Ma« dame de Saint-Simon, fort à l'abri de tout cela, extrê- mement aimée et respectée de toute la maison, et res- pectée même de ce couple qui se faisait tant redouter et compter, ne voyait madame la duchesse de Berry que pour les moments de représentation qu'elle arrivait au Luxembourg, dont elle revenait dès qu'elle était finie, et ignorait parfaitement tout ce qui s'y passait, quoi- qu'elle en fût parfaitement instruite.

La grossesse vint à terme, et ce terme mal préparé par les soupers continuels fort arrosés de vins et de liqueurs les plus fortes devint orageux et promptement dangereux. Madame de Saint-Simon ne put éviter de s'y rendre assidue dès que le péril parut, mais jamais elle ne céda aux instances de M. le duc et de madame la duchesse d'Orléans et de toute la maison, ni pour y coucher dans l'appartement qu'on lui avait toujours ré- servé, et elle ne mit jamais le pied, ni même pour y

UËBIOIRES

passer les fournées, sous prétexte de venir se reposer che^ elle. Elle trouva madame la duchesse de Berry retranchée dans une petite chambre de son appartement, qui avait des dégagements commodes et hors de portée, et qui que ce fût dans cettç chambre que la Mouchy et Blom et une femme ou deux de garde-robe affldées. Le nécessaire au secours avait les dégagements libres. M. le duc et madame la duchesse d'Orléans , Bfadame même n'entraient pas quand ils voulaient, à plus forte raison la dame d'honneur ni les autres dames , la pre* mière femme de chambre ni les médecins. Tout cela entrait'de fois à autre, mais des instants. Un grand mal de tète ou le besoin de sommeil les faisait souvent prief de vouloir bien ne point entrer, et quand ils entraient de s'en aller après quelques instans. Eux-mêmes, qui ne voyaient que trop de quoi il s'agissait, ne se présen- taient pas le plus souvent pour entrer, se contentaient de savoir des nouvelles par madame de Mouchy qui entre-bâillait à peine la porte, et ce manège ridicule qui se passait devant la foule du Luxembourg, du Palais- Royal, et de beaucoup d'autres gens qui, par bienséance ou par curiosité, venaient savoir des nouvelles, devint la conversation de tout le monde.

Le danger redoublant, Languet, célèbre curé de Saint-Sulpice, qui déjà s'était rendu assidu, parla des sa- crements à M. le duc d'Orléans. La difficulté fut qu'il pût entrer pour les proposer à madame la duchesse de Berry. Mais il s'en trouva bientôt une plus grande. C'est que le curé, en homme instruit de ses devoirs, dé- clara qu'il ne les administrerait point, ni ne souffrirait qu'ils lui fussent administrés, tant que Riora et madame de Mouchy seraient non-seulement dans sa chambre, mais dans le Luxembourg. Il la fit tout haut, et devant touv \e monde, exprès à M. le duc d'Orléans qui en fut

DE SAINT-SIMON. 2T

moins choqué qu^embarrassé. Il prit le euré à part, et te tint longtemps à tâcher de lui faire goûter quelques tempéranaents. Le voyant inflexible, il lui proposa à la fln de s'en rapporter au cardinal de Noailles. Le curé Taccepta sur-le-champ, et promit de déférer à ses or- dres comme étant son évêque, pourvu quMI eût la liberté de lui expliquer ses raisons. L'affaire pressait, et ma- dame la duchesse de Berry se confessait pendant cette dispute à un cordielier son confesseur. M. le duc d'Or- léans se flatta sans doute de trouver le diocésain plus flexible que le curé, avec lequel il était très-opposé de sentiment sur la Constitution, et qui pour la même af- faire était si fort entre les mains du régent; s'il Tes- péra, il se trompa.

Le cardinal de Noailles arriva ; M. le duc d'Orléans le prit à récart avec le curé, et la conversation dura plus d'une demi-heure. Comme la déclaration du curé avait été publique, le cardinal archevêque de Paris jugea à pro[K^s que la sienne la fût aussi. En se rapprochant tous trois du monde et de la porte de la chambre, le cardinal de Noailles dit tout haut au curé qu'il avait fait très-di- gnement son devoir, qu'il n'en attendait pas moins d'un homme de bien, éclairé comme il l'était, et de son ex- périence; qu'il le louait de ce qu'il exigeait, avant d'administrer ou de laisser administrer les sacrements à madame la duchesse de Berry; qu'il l'exhortait à ne s'en pas départir et à ne se laisser pas tromper sur une chose aussi importante, et que s'il avait besoin de quelque chose de plus pour être autorisé, il lui défendait, comme son évèque diocésain et son supérieur, de laisser admi- nistrer ou d*administrer lui-même les sacrements à ma- dame la duchesse de Berry, tant que M. de Riom et ma- dame de Mouchy seraient dans la chambre, même dans le Luxembourg, et n'en seraient pas congédiés. On peut

18 MÉMOIRES

juger de Fëolftt d*an si indispensable scandale, de l'effet qu'il lit dans cette pièce si remplie, de l'embarras de M. le duc d^rléans, du bruit que cela fit incontinent partout. Qui que ce soit, pas môme les chefs de la Gon- stitution, les plus violents ennemis du cardinal de Noail* les, les évèques du plus bel air, les femmes du plus grand monde, les libertins même, pas un seul ne blâma ni le curé ni son archevêque, les uns par savoir les rè- gles ou par n'oser les impugner, le gros et le plus nom- breux par l'horreur de la conduite de madame la da« chesse de Berry, et par la haine que son orgueil lui attirait.

Question après entre le rëgent, le cardinal et le curé, tous trois dans le coin de la porte, qui d*eux porterait cette résolution à madame la duchesse de Berry , qui ne s'attendait à rien moins, et qui toute confessée, comp- tait à tous moments de voir entrer le saint-sacrement et le recevoir. Après un court colloque, que l'état de la malade pressa, le cardinal et le curé s'éloignèrent un peu tandis que M. le duc d'Orléans se fit en tr'ouvrir porte et appeler madame de Mouchy. Là, toujours la porte entr'ouverte, elle dedans, lui dehors, il lui déclara de quoi il était question. La Mouchy, bien étonnée, encore plus indignée, le prit sur le haut ton, dit ce qu'il lui plut sur son mérite et sur l'affront que des cagots entrepre- naient de lui faire et à madame la duchesse de Berry, qui ne le souffrirait et n'y consentirait jamais, et qui la ferait mourir dans l'état elle était, si on avait l'im- prudence et la cruauté de le lui dire. La conclusion pour- tant fut que la Mouchy se chargea d'aller dire à madame la duchesse de Berry ce qui était résolu sur les sacre- ments; on peut juger ce qu'elle y sut ajouter du sien. La réponse négative ne tarda pas à être rendue par la même à M. le duc d'Orléans, en entre-bàillant la porte.

DE SAINT-SIMON. »

Avec une telle commissionnaire, il devait bien s'atten- dre à la réponse qu'il en reçut. Aussitôt après, il Ait la rendre au cardinal et au curé; le curé ayant son ar- chevêque, et de même avis que lui, se contenta de haus- ser les épaules. Mais le cardinal dit à M. le duc d'Orléans que madame de Mouehy, l'une des deux personnes in- dispensables à renvoyer et sans retour, n'était guère propre à faire entendre règle et raison à madame la du- ehesse de Berry ; que c'était à lui, son père, à lui por- ter cette parole et à la porter à faire le devoir d'une chrétienne, si près de paraître devant Dieu, et le pressa d'aller lui parler. On n'aura pas peine à croire que son éloquence n'y gagna rien. C# prince craignait trop sa fille et aurait été un faible apôtre avec elle.

Le refus réitéré fit prendre sur-le-champ au cardinal le parti de parler lui-même à madame la duchesse de Berry, accompagné du curé; et comme il voulait s'y acheminer tout de suite, M. le duc d'Orléans, qui n'osa l'en empêcher, mais qui eut peur de quelque révolution subite et dangereuse dans madame sa fille, à Taspect et au discours des. deux pasteurs, le conjura d'attendre qu'on l'eût disposée à les voir. Il alla donc faire un autre colloque dans cette porte qu'il se fit entre-bâiller, dont le succès fut pareil au précédent. Madame la duchesse de Berry se mit en furie , répondit des emportements contre ces cafards qui abusaient de son état et de leur caractère pour la déshonorer par un éclat inouï, et n'é- pargna pas M. son père de sa sottise et de sa faiblesse de le souffrir. Qui l'aurait crue on aurait fait sauter le de- gré au cardinal et au curé. M. le duc d'Orléans revtat à eux fort petit et fort en peine, et qui ne savait que faire entre sa fille et eux. Il leur dit qu'elle était si faible et si souffrante qu'il fallait qu'ils différassent, et lisr entretint comme il le put. L'attention et la curiosité de tout co

M MÉMOIRES

grand meiide qui remplissait cette pièce était extrême; ^ «frt«nfiii ce détail par-ci par-là, et tout de suite après dans k jovraée. Madame de Saiat-Simon, avec quel- ques dames de madame la duchesse de Berry, et quel- ques «vtrCsqui étaient venues savoir des nouvelles, était assise dans une embrasure de fenêtre, un peu au \oUk ^ qui voyait tout ce manège , et qui de temps en temps était Instraite de ce qui se passait.

Le cardinal de Noailies demeura plus de deux heures avec M. le duc d*Orléans^ desquels à la fin le monte principal se rapprocha. Le cardinal voyant enfin qu'il ae pouvait entrer dans la cliambre, sans une sorte de Vk)le»ce et fort contraire la persuasion, trouva indé- cent d'attendre inutilement davantage. En s'en allant il réitéra sesordresau curé, et lui recommanda de veiller à n'être point trompé sur les sacrements qu'on tenterait peut-être d'administrer clandestinement. Il s'approcha eikSiiite4e madame de Saint-Simon, la prit en particu- lier, lui conta ce qui s'était passé, s'en affligea avec elle etde tout Téchit qu'il n'avaitpu éviter. M. le duc d'Or- léans se hâta d'annoncer à madame sa fille le départ du eurdinal, dont lui-même se trouva fort soulagé. Mais en sortant de foi chambre, il fut étonné de trouver le curé eoilé tout près de la porte, et encore plus de la décldra- tloii qa'il lui fit que c'était le poste qu'il avait pris et ^dont rien ne le ferait sortir, parce qu'il ne voulait pas être trompé sor les sacrements. En effet, il y demeura lerme quatre jours, et Jes nuits de même, excepté de eeurts intervaHes pour la nourriture et quelque repos qu*liailait|irendre chez lui, fort près du Luxembourg, ^ laissait en son poste deux prêtres jusqu'à son retour ; enfin, le danger passé, il leva le siège.

Madame la duchesse de Berry, bien accouchée d'une fille, n'eut plus qu'à se rétablir, mais dans un emporte*

DE SiIHT.«OiON. «1

mrat ^af ^»Dtre k euré et contre ie eardinal de NiMiiUs auxqveis ei4e m l'a Jamais pardoBii^^ «t fut de plus piasetiMreelée desdeuxamanteqaliMTiioqoaéeiitii'elle, et qui ne toi étalent attaohés qne ponr lenr fortune et ienr Intérêt^ qm restèrent encore du temps «nfennés avec eile sans voir M. eit madame la duehesae d'Orléans qn peSne et des moments, Madame de ml^me , mais qui , excepté les premiers jours, n'y allait presque point.

Madame la daehesse de Rerry ne se voulait pas mon* trer à qui que ce fût en couehe, ni se contraindre ià-des- sus pour personne. Personne aussi , à eonmencer par madame de Saint-Simon , n'eut d'empressement à la voir, parce que personne n'ignorait ce qui tenait la porte close. Madame de Saint-Simon la rit pourtant des in- stants, mais c'était toujours madame la duchesse de Serry qui lai mandait d'entrer , sans que madame de Saint-Simon lui en eût fait rien dire, ni qu'elle s^ ^M présentée; elle y demeurait des moments, prenait pour bon ce que madame la duchesse de Berry lui disait de sa santé, et se retirait au plus vite.

Riom, comme on l'a dit, cadet de Gascogne qui n'a- vait rien, quoique de bonne maison, était petit- fils d une sœur du duc de Lausun, dont les aventures avec Made- moiselle, qui voulut répouser, ne sont ignorées de per- sonne. Cette parité de son neveu et de lui leur mit en tète le même mariage. Cette pensée d^eetait l'oncle qui se croyait revivre en la personne de son neveu, et qui le conduisait dans cette trame. L'empire absolu qu'il avait usurpé sur cette impérieuse princesse, à qui, de propos délibéré, il faisait chaque jonr «essuyer des caprices qui lui étaient jusqu'à la moindre liberté, et des humeurs brutales qui la faisaient pleurer tous les jours et plus d'une fois, le danger qu'elle avait couru dans sa couche, l'horreur de l'éclat elle s'était vue entre les derniers

as MEMOIRES

sacrements, et la rupture entière avec ce dont elle était affolée, la peur du diable qui la mettait hors d'elle-même au moindre coup de tonnerre, qu'elle n'avait jamais craint jusque alors, enhardirent Toncleetle neveu. C'é- tait l'oncle qui avait conseillé à son neveu de traiter sa princesse comme il avait lui-même traité Mademoiselle. Sa maxime était que les Bourbons voulaient être rudoyés et menés le bâton haut, sans quoi on ne pouvait se con- server sur eux aucun empire. Riom, maître du cœur de la Mouchy, qui Tétait de l'esprit de leur princesse, lui fut d'un merveilleux usage à son dessein. Tous deux y trouvaient leur compte. Ils avaient tremblé de l'éclat qui venait d'arriver sur eux, dont l'occasion pouvait revenir encore et les perdre. La peur du diable et des réflexions pouvaient à la fin produire le même effet, au lieu que Riom n'avait plus rien à craindre et n'avait qu'à jouir de la plus incompréhensible fortune en réus- sissant à épouser, et la Mouchy à se tout promettre d'une union elle aurait tant de part et tous deux sûrs de se posséder l'un l'autre sans appréhender rien pour leurs secrets plaisirs. Je m'en tiens ici à cette prépara- tion de scène,, qui commença au plus tard à l'époque de cette maladie et de l'éclat dont on vient de parler. Il n'est pas temps encore d'en dire davantage.

Madame la duchesse de Berry, infiniment peinée de la façon dont tout le monde, jusqu'au peuple, avait pris sa maladie et ce qui s'y était passé, crut regagner quel- que chose en faisant rouvrir au public les portes du jardin du Luxembourg, qu'elle avait fait fermer il y avait longtemps. On en fut bien aise : on en profita ; mais ce fut tout. Elle se voua aussi au blanc pour six mois. Ce vœu fit un peu rire le monde. Il survint quel- ques piques avec le marquis de la Rochefoucauld , qui remit sa place de capitaine des gardes, que madame la

DE SÂmr-siMON. ta

duchesse de Berry donna au comte d*Uzès , car pourvu qu'elle eût des noms elle n en cherchait pas davantage.

Ganillac et le marquis de Brancas, qui avaient des expectatives de conseillers d'état, obtinrent, en atten* dant les places, d'en faire les fonctions avec les appoin* tements.

Le prince Clément fut élu évéque de Munster, au Heu de son frère, mort à Rome, et aussitôt après de Pader* born. Le pape donna au cardinal Albano, son neveu, la charge de camerlingue, par la mort du cardinal Spi* nola. ,:

Le duc d'Albret, qui avait épousé une fille de feu M. et madame de Barbésieux, malgré toute la famille, et avait plaidé fortement là-dessus au parlement, puis au conseil de régence, refit son mariage suivant l'arrêt de ce conseil. Il épousa donc une seconde fois sa femme chez Caumartin, conseiller d'état, dont le frère, évéque de Vannes, leur donna à minuit la bénédiction nuptiale dans la chapelle de la maison. Si on savait et si on se souciait en l'autre monde de ce qui se passe en celui-ci. Je pense que M. de Turenne et M. de Louvois seraient tous deux bien étonnés.

Le samedi au soir 15 avril, veille de la Quasimodo, mourut à Saint-Cyr la célèbre et fatale madame de Maintenon. Quel bruit cet événement en Europe, s'il fût arrivé quelques années plus tôtl on l'ignora peut- itre à Versailles, qui en est si proche; à peine en parla- t*ôn à Paris. On s'est tant étendu sur cette femme trop et si malheureusement fameuse, à l'occasion de la mort du roi, qu'il ne reste rien à en dire que depuis cette épo- que. Elle a tant, si puissamment et si funestement figuré pendant trente-cinq années, sans la moindre lacune, que tout, jusqu'à ses dernières années de retraite, en est curieux.

M MEMOIRES

et autant en une sorte de petite confiance que son Age le pouvait permettre ; et comme elle lui trouvait de l*es« prit et la main bonne, c*était à elle qu'elle dictait tou- jours. Elle n'est sortie de Saint-Cyr qu'après la mort de madame de Maintenon qu'elle a toujours fort regret-, tée, quoiqu'elle ne lui ait rien donné. Le mariage que son total manquement de bien fit faire pour elle à d'An- tin, qui l'eut toujours chez lui depuis sa sortie de Saint- Cyr, ne fut pas heureux. Thibouville mangea son bien à ne rien faire, quoique très-considérable, vendit son régiment dès que la guerre pointa, et se conduisit de façon que sa femme n'eut de ressource qu'à se retirer chez i'évéque d'Évreux, son frère. La maison de cam- pagne de révéché d'Évreux n'est qu'à cinq petites lieues de la Ferté; nous voisinions continuellement, et ils pas- saient souvent des mois entiers à la Ferté. Ce détail est peu intéressant; mais ce que je n'ai pas vu ou manié nioi-mème, je veux citer comment je le sais, et d'où je rai pris.

Madame de Maintenon, comme à la cour, se levait matin et se couchait de bonne heure. Ses prières duraient longtemps; elle lisait aussi elle-même des livres de piété, quelquefois elle se faisait lire quelque peu d histoire par ces jeunes filles, et se plaisait à les faire raisonner dessus et à les instruire. Elle entendait la messe d'une tribune tout contre sa chambre, souvent quelques offices, très- rarement dans le chœur. Elle communiait, non comme le dit Dangeau dans ses mémoires, ni tous les deux jours ni à minuit, mais deux fois la semaine, ordinairement entre sept et huit heures du matin, puis revenait dans sa tribune, ces jours-là elle demeurait longtemps.

Son dfner était simple mais délicat et recherché dans sa simplicité, et très-abondant en tout. Le duc de Noail- les, après Mornay et Bloin ne la laissaient pas manquer

DE SAmT-SIMO!<. M

de gibier de Saint-QUrmain et de Versailles, ni les bâti- ments de fruits. Quand elle n'avait point de dames de dehors, elle nangeait seule, servie par ces demoiselles de sa chambre, dont elle faisait mettre quelques-unes à table trois ou quatre fois l'an tout au plus. Mademoiselle d'Aumale, qui était vieille, et qu'elle avait eue long- temps à la cour, n'était pas de ce côté la plus distinguée* Il y avait un souper neuf pour cette mademoiselle d'Âu- male et pour les demoiselles de la chambre, dont elle était comme la gouvernante. Madame de Maintenon ne prenait rien le soir; quelquefois dans les fort beaux jours sans vent elle se promenait un peu dans le jardin.

Elle nommait toutes les supérieures, première et su- balternes, et toutes les officières. On luirendait un compte succinct du courant; mais, de tout ce qui était au delà, la première supérieure prenait ses ordres. Elle était ma- dame tout court dans la maison , tout était en sa main, et, quoiqu'elle eût des manières honnêtes et douces avec les dames de Saint-Gyr , et de bonté avec les demoiselles, toutes tremblaient devant elle. Il était infiniment rare qu'elle en vît d'autres que les supérieures et les offi- cières, encore n'était-ce que lorsqu'elle en envoyait cher- cher, ou, encore plus rarement, quand quelqu'une se hasardait de lui faire demander une audience, qu'elle ne refusait pas. La premièresupérieure venait chez elle quand elle voulait, mais sans en abuser; elle lui rendait compte de tout et recevait ses ordres sur tout. Madame de Main- tenon ne voyait guère qu'elle. Jamais abbesse, fille de France, comme il y en a eu autrefois, n'a été si absolue, si ponctuellement obéîe, si crainte, si respectée, et, avec cela, elle était aimée de presque tout ce qui était enfermé dans Saint-Gyr. Les prêtres du dehors étalent dans la même soumission et dans la même dépendance. Jamais, XXXUI. 3

3t MÉMOIRES

devant seg demotselles, elle ne paiteit de rien qut pAt approcher du gouvernement ni de la eour, anez souvent du feu roi avee éloge, mais sans enfoncer rien, et ne parlant Jamais des intrigues, des cabales, ni desafAtiret On a vu que lorsque, après la déclaration de la ré<* genee, M. le duc d'Orléans alla voir madame de Main- tenon à Saint'Cyr, elle ne lui demanda quoi que ee «oit, que sa protection pour cette maison. Il l'assura, elle, madame de Maintenon, que les 4,000 livres que le feu roi lui donnait tous les mois lui seraient payëesdemème avec exactitude chaque premier Jour des mois, et cela futtoi](]our8 très*ponctuellementexécuté. Ainsi, elle avait du roi 48,000 livres de pension. Je ne sais même si elle n'avait pas conservé celle de gouvernante des enfants du roi et de madame de Hontespan, quelque autre qu'elle avait dans ce temps^là, et les appointements de seconde dame d'atours de madame la dauphine Bavière,* comme la maréchale de Rochefort, première dame d'atours de la même, conservait encore les siens, et comme la du- chesse d'ArpaJon, dame d'honneur, avait touché les siens tant qu'elle avait vécu, depuis la mort de madame la dauphine Bavière. Outre cela, madame de Maintenon jouissait de la terre de Maintenon et de quelques autres biens. Saint^Gyr, par sa fondation, était chargé, en cas qu'elle s'y retirât, de la loger, elle et tous ses domesti- ques et équipages, et de les nourrir, gens et chevaux, tant qu'elle eu voudrait avoir, pour rien, aux dépens de la maison, ce qui fut fidèlement exécuté Jusqu'aux bois charbon, bougie, chandelle, en un mot, sans que, pour elle, ni pour pas un de ses gens ni chevaux, il lui en coûtât un SOU; en aucune sorte que ce puisse être, que pour rhabillement de sa personne et de sa livrée. Elle avait au dehors un maitre-d'h6tel, un valet de chambre des gens pour Toffice et la cuisine, un carrossC; un at-

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triage de jiept ou huit chevnux, et un ou deux de seU«* et, au dedans, mademoiselle d*Aumale etses femmes de chambre, et les demoiselles dont on a parlé, mais qui étaient de Saint- Cyr : toute la dépense n'était donc qu'en bonnes oeuvres et engages de ses domestiques.

J'ai souvent admiré qve les maréciiaux d'Harcourt, si intrinsèquement liés avec elle, Tallard, Yillarsqui lui devait tant, madame du Maine et ses enfants pour qui elle avait fait fouler aux pieds toutes les lois divines et humaines, le prince de Boban et tant d'autres ne Talent Jamais vue.

La chute du due Haine au lit de Justice des Tui> leries lui donna le premier coup de mort. Ce n'est pas * trop présumer que de se persuader qu'elle était bien in* strulte des mesures et des desseins de ce mignon, et que cette espérance l'ait soutenue ; mais quand elle le vit ar* r^té, elle succomba; )a fièvre continue la prit, et elle mourut à quatre-viogt-troia anii avec toute sa tôte et tout son esprit.

Les regrets de sa perte, qui ne furent pas universels dans Saint-Cyr, n'en passèrent guère les murailles. Je n'ai su qu'Âubigny, archevêque deBouen, son prétendu cousin, qui fut assez sot pour en mourir. Il fut tellement saisi de cette perte qu'il en tomba malade et la suivit bientôt. Besons, archevêque deBordeaux, passaà Boucn, et Argenson, archevêque d'Embrun, frère du garde dc^ sçcauXi passa à l'archevêché de Bordeaux.

M MÉMOOiES

CHAPITRE DXXX.

Érection des grands officiers de Tordre de Saînt-Loois à TinsUr de eeux de Tordre du Saint-I^sprit. Nouveaux règlements sur Tordre de Saint-Louis et leurs inconvénients. Extrac- tion, caractère , fortune de Monti. Laval mis à la Bastille. - Geliaraare arrive en Espagne et est fait vice-roi de Navarre.

Rare baptême de Marton. L'abbesse de Ghelles se dé- met et se retire. Madame d'Orléans lui succède et se retire.

Leur caractère. Diminution d*espèces. Elargissement du quai du Louvre. Guichet du Louvre. Place et fou* taine du Palais-Royal. Efforts peu heureux sur TEcossc.— Tyrannie marine des Anglais. Cilly prend le port du Pas- sage et y brûle toute la marine renaissante de TEspagne. Les plus confidents du duc et de la duchesse du Maine sortent de la Bastille. Merveilles du Mississipi. Law et le régent me font des offres que je refuse. Je reçois le paiement d'an- ciens billets de Tépargne. Rlamont rappelé devient l'espion du régent , et le mépris et Thorrcur du parlement. Digne refus , belle et sainte retraite de Tabbé Vittement , et sa pré- diction sur le cardinal Fleury. Grâces accordées à Gastries.

M. le duc d'Orléans fit ériger des officiers de Tordre de Saint- Louis presqu à Tinstarde celui du Saint-Esprit, avec des appointements et des marques, moyennant fi- nance à proportion. Le garde des sceaux fut chancelier et garde des sceaux de cet ordre; le Blanc, prév6t et maître des cérémonies; Armenonville, en râpé; et Mor- dille son fils, en titre de greffier. Bientôt après, le garde dessceauxj conservant les marques, fit passer sa charge

DE SAllNT-SfllON. Il

kson second fils, dont Tainé eut le râpé. Tous ceux-là portèrent le grand cordon rouge et la croix brodée d*or, cousue sur leurs habits. Trois gros trésoriers de la ma- rine et de Textraordinaire des guerres furent trésoriers de l'ordre et portèrent le grand cordon rouge comme les commandeurs, mais non la croix brodée sur leurs habits, comme les grand'croix et comme les trois prin* cipales charges, ci-devant dites. D'autres gens moin- dres, la plupart des bureaux, eurent les autres petites charges avec la croix à la boutonnière, comme les sim- ples chevaliers. Bientôt après il fut réglé, au conseil de régence, que les rachats qui revenaient au roi seraient affectés par un édit enregistré à Tordre de Saint-Louis, et que les grand'croix commandeurs et même les che- valiers de Saint-Louis qui avaient des pensions sur cet ordre les perdraient s'ils devenaient chevaliers du Saint- Esprit.

Ces deux règlements passèrent : le premier en forme, Tautre par l'usage, malgré leurs inconvénients. Celui du premier regardait essentidiement tout le monde, parce qu'il ôtait au roi la liberté de remettre les rachats qui lui étaient dus, et à ses sujets de toute qualité une grati- fication qui s'accordait aisément pour peu que les débi- teurs de ces rachats fussent graciables par leurs services ou par leur considération ; le second, parce que le cor- don bleu ne valant que 4 ,000 écus, et les grand'croix, les unes 6,000 livres, les autres 8,000 francs ; les com- roanderies, les unes 4,000 livres, les autres 6,000 liv.; et les pensions des chevaliers, plusieurs de i,000 liv., de 1,500 livres et de 2,000 livres, il se pouvait trouver parmi tous ceux-là des maréchaux de France et d'au- tres à être chevaliers du Saint-Esprit, mais pauvres, qui perdraient, à devenir chevaliers du Saint-Esprit, un re- venu qui faisait toute leur aisance, comme il arriva en

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rfltet. Il fat Tëglé aussi qu'ils demeureraient par simple honneur ce qu'ils étaient dans l'ordre de Saiot-Louis, et que leurs pensions seraient distribuées en détail dans le même ordre* Au moins eût^il mieux valu rendre va- cant ce qu'ils y étaient, pour faire en leur place d'autres grand*croix et d'autres commandeurs, puisque^ rece- vant Tordre du Saint-Esprit^ ils quittaient la croix d'or brodée sur leurs habits pour y porter celle d'argent du Saint-Esprit, et tous le grand cordon rouge, et ne gar* datent que le petit ruban rouge et la petite croix de Saint-Louis attachés au bas du cordon bleu. On fut en- core choqué de voir des hommes de robe et des gens de plume et de finance porter, pour de l'argent, des marques précisément militaires et des croix sur eux et à leurs larmes (car qui n'a pas des armes aujourd'hui?) sur les- quelles on voyait écrites ces paroles en lettres d'or : Prœmium bellicœ virluiis.

Monti, dont il a souvent été parlé ici dans ce qui y a été copié de M. de Torey sur les affaires étrangères, eut ordre, par une lettre de cachet, de sortir incessamment du royaume, et défense en même temps d'aller en Espa* gne. Il était colonel réformé, et comme il avait de l'es- prit et du sens, il était bien reçu dans les meilleures compagnies, et avec cela fort honnête homme, quoique ami intime d'Albéroni. Il était pauvre et de Bologne, il avait plusieurs frères et un à Rome, fort distingué dans la prélature, qui à la fin est devenu cardinal. Il y a deux familles Monti, qui ne sont point parentes : l'une ancienne et fort noble, l'autre qui n'est ni Tun ni Tau-^ tre, dont était celui dent il s'agit ici. Son mérite, et des hasards qui dépassent de beaucoup le temps de ces Mé- moires , lui procurèrent des emplois fort importants au dehors et un très-principal lors de la seconde catastrophe du roi Stanislas en Pologne, dont il s'acquitta tiès-ju-

DE SAINT'SIMON. 43

didensemeiit. Il y avait la disposition de grandes sommes fournies par la France, dont il rapporta plus d'un million , qu'il pouvait très-aisément s'approprier sans qu'on en pût avoir nulle eonnaissanee. Le minis- tère même ftit très-agréablement surpris de revoir ce million, atiquel il était bien loin de s'attendre. Monti, qui avait déjà le régiment Royal Italien, fut fait cheva'* lier de Tordre, mais ce fut tout. On le laissa mourir de faim, et II en mourut en effet peu après, quoique en grande considération et en grande estime. Le ministère lui parlait même quelquefois des affaires. Il était encore dans la force de Tâge quand il mourut de déplaisir de sa misère, et n'avait point été marié. Il fut fort regretté et mérita de l'être.

M. de Laval) dit ta Mentonnière, d'une blessure qu'il a^ait reçue au menton, qui lui en faisait porter une par besoin ou pour se faire remarquer, fut mis à la Bastille. Cette détention renouvela très'^vivement et d'une façon ttiarquée les alarmes de ceux qui ne se sentaient pas nets de l^affaire de Cellatpare et du duô du Maine. Il venait d'attraper une pension, et il se trouva à la fin qu'il était une elef de meute et le plus coupable de tous^ sans ^'il lui en soit rien arrivé qu'une courte prison. C'est le même Laval dont il a été parlé à propos de la prétendue noblesse et de Teffronterie de ses mensonges en confondant hardiment les LavaUMontfort avec les LavaUMontmorency dont il était, et neveu paternel de la duchesse de Roquelaure.

Peu de temps après le prince de Gellamare, conduit par du LiboiSi gentilhomme ordinaire du roi, qui ne l'avait point quitté depuis le jour qu'il fut arrêté à Pa- ris, arriva à la frontière et passa en Espagne. Il fut aussitôt déclaré vice-roi de Navarre, et comme son père était isiort il prit t0ut à fait le nom du due de Giove-

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nazzo, auqael on n'avait pu s'accoutumer en France par l'usage de Vy avoir toujours appelé prince deCelia- mare.;

Je ne puis passer sous silence une bagatelle de soi très-peu intéressante, mais parfaitement ridicule, pour ne rien dire de pis. On obtint i^OOO écus de pension pour Marton, fils de Blansac, et colonel du régiment de Gonti. Il avait vingt-quatre ou vingt-cinq ans. Quand il fallut lui expédier sa pension, point de nom de baptême. On chercha, il se trouva qu'il avait été ondoyé tout au plus. On suppléa donc les cérémonies pour lui donner un nom. On le dispensa de Ihabit blanc; il fut tenu par M. le prince de Conti et madame la duchesse de Sully.

Madame d'Orléans, religieuse professe à Chelles par fantaisie, humeur et enfance, ne put durer qu'en régnant elle était venue pour obéir. L'abbesse, fille de beau- coup de mérite, sœur du maréchal de Viliars, se lassa bientôt d'une lutte Dieu et les hommes étaient pour elle, mais qui lui était devenue insupportable, et qui troublait toute la paix et la régularité de sa maison. Elle ne songea donc qu'à céder et à avoir de quoi vivre ail- leurs. Elle obtint 'l 2,000 livres de pension du roi, vint à Paris loger chez son frère en attendant un apparte- ment dans un couvent. Elle le trouva chez les Bénédic- tines du Cherche-Midi, près la Croix-Rouge; elle s'y retira, elle y vécut plusieurs années faisant l'exemple et les délices de la maison, et y est enfin morte fort re- grettée. Pour achever de suite une matière qui ne vaut pas la peine d'être reprise, et dont la fin passe les bornes . du temps de ces Mémoires, la princesse qui lui succéda se lassa bientôt de sa place. Tantôt austère à l'excès, tantôt n'ayant de religieuse que l'habit, musicienne^ chirurgienne, théologienne, directrice, et tout cela par

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sauts et par bonds, mais avec beaucoup d'esprit, tou- jours fatiguée et dégoûtée de ses diverses situationS| incapable de persévérer en aucune, aspirant à d'autres .règles et plus encore à la liberté, mais sans vouloir quitter son état de relieuse, elle se procura enfin la permission de se démettre et de faire nommer A sa place une de ses meilleures amies de la maison, dans la- quelle néanmoins elle ne put durer longtemps. Elle vint donc s'établir pour toujours dans un bel appartement du couvent des Bénédictines de la Madeleine de Tresnei, auprès duquel madame la duchesse d'Orléans, qui avait quitté Montmartre, s'était fait un établissement magni- fique et délicieux, avec une entrée dans la maison, elle allait passer les bonnes fêtes et quelquefois se pro- mener. Madame de Ghelles peu à peu reprit la dévotion et la régularité, et, quoique en princesse, menanine vie qui édifia toujours de plus en pFus jusqu'à sa mort, qui n'arriva que plusieurs années après dans la même mai- son sans en être sortie.

On diminua les espèces par un arrêt du conseil. On commença aussi le très-nécessaire élargissemeot du quai le long du vieux Louvre, et d'accommoder la place du Palais-Royal en symétrie d'architecture en face , avec une fontaine et un grand réservoir. Je fis tout ce que je pus auprès de M. le duc d*Orléans pour faire changer le guichet du Louvre, le mettre vis-à-vis la rue Saint- NIcaise, et le faire de la largeur de cette rue , sans avoir pu, en faveur d'une telle commodité pour un passage qui fait la communication d'une partie de Paris, sur- monter la rare considération du régent pour Launay , fameux et très-riche orfèvre du roi, qui était logé dans l'emplacement de ce guichet, et qu'il aurait fallu déran- ger et loger ailleurs. Le chevalier de Saint-Georges avait été très-bien reçu

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en Espagne. Albéronl^ enragé contre l'Angleterre, et qui n'avftît de reseonree qu'à y jeter âes troubles, fit équiper «ne flotte; mais à peine fut-elle en mer qu'une tempête la dispersa et la maltraita fort. Cependant les lords marédial TuUibaldine et Seaford , partis du port du Passage sur des frégates avee beaucoup d'armes, étaient hettreusemeot arrivés en Ecosse.

Ce port du Passage qu'Albéroni avait entrepris de for- tifier et il avait le dép^f principal de construction pour rOcéan , était le point secret de la jalousie de l'An- gleterre depuis que ce cardinal s'était Sérieusement ap- pliqué à rétablir b mariito d'Espagne. Les Anglais ne voulaient souffrir de marine à aucune puissance de l'Eu- rope. Ils étaient venus à bout par l'Intérêt de l'âbbéDa* bois à Obtenir formellement qu'il ne s'en formât point en Franee , et qu'on y laissât tomber le peu qui en res- tait. La ruine de la flotte d'Espagne par une anglaise très-supérienre avait été l'objet du secours de Naples et de Sicile pour le moins autant que l'attachement aux intérêts de l'empereur; et la guerre déclarée à l'Espagne en conséquence de la quadruple alliance avait en point de Yue principal la destruction de la marine d'Espagne renaissante au Passage. L'union de l'Angleterre avec la ' Hollande n'empéehait pas eette couronne d'abuser de sa supériorité sur la république , et de lui donner souvent des occasions de plmntes sur le trouble de ses naviga- tions et de son commerce , et les plus clairvoyants de ces pays de liberté sentaient le poids de cette alliance léonine, et que, si l'Angleterre avait Jamais autant de moyens qiœ de volonté, elle ne traiterait pas mieux leur BOftdne f pour en avoir seule en Europe , et c'est ce qui avait rendu les Hollandais si rétifs à la quadruple aU liance dans laquelle ils n étaient enfin entrés qu'après COUP) malgré eux et faiblement , parce qu'ils étalent fâ«

DE SAINT-SQION. Vt

chéftde la destruction de la marine renaissante de l'Es- pagne, à quoi ils voyaient que tout tendait principale- ment. En effet y dès que Cilly se fut emparé de quelques petits forts sur la Bidassoa, Il marcha secrètement et brusquement au port du Passage, le prit et les forts com- mencés pour le défendre, brfiia six vaisseaux qui étaient 6ur les chantiers^ un amas immense d'autres bois et de toutes les choses nécessaires aux Constructions, et n'y laissa chose quelconque dont on pût faire le moindre tisage. Ce coup fît exulter l'Angleterre, et fixa la cer- titude du chapeau sur la tête de Dubois. Il montra une joie odieuse de cette funeste expédition , et toute la France une douleur dont personne ne se contraignit, et qui em- barrassa le régent pendant quelques Jours. Le grand but se trouvant rempli, on se soucia médiocrement dé- puta des expéditions militaires sur la frontière d'Es- pagne. Dans cette satisfaction anglaise et si peu française de l'abbé Dubois et de son maftre, mademoiselle de Mon- taufaau fut attachée à madame du Maine, le fils de Ma- lézieu , Davisa^t et TaTocat Bargetton , qui étaient à la Bastille, furent mis en pleine liberté , quoique Saillant, en sortant de cette prison, eût été exilé chez son père en Auvergne.

Law faisait toujours itierveilles avec sonMississipi. On avait fait comme une langue pour entendre ce ma- nège et pour savoir s'y conduire, que je n'entreprendrai pas d'expliquer , non plus que les autres opérations de finances. C'était à qui aurait du Mississipi. Il s'y faisait presque tout à coup des fortunes Immenses. Law, assiégé chez lui de suppliants et de soupirants , voyait forcer sa porte , entrer du jardin par les fenêtres, tomber dans son cabinet par sa cheminée. On ne parlait que par millions. Law, qui, comme je Tai dit, venait chez moi tous les mardis entre onze heures et midi ^ m'avait souvent pressé

48 MÉMOIRES .

d'€Q recevoir sans qu'il m'en coûtât rien , et de le gou- verner sans que je m'en mêlasse pour me valoir plu- sieurs mi liions. Tant de gens de toute espèce y en avaient gagné plusieurs par leur seul industrie , qu'il n'était pas douteux que Law ne m'en fît gagner encore plus et plus rapidement ; mais je ne voulus jamais m'y prêter. Law s'adressa à madame de Saint-Simon , qu'il trouva aussi inflexible. Enrichir pour enrichir, il eût bien mieux aimé m'enrichir que tant d'autres, et m'attacher nécessaire- ment à lui par cet intérêt dans la situation il me voyait auprès du régent. Il lui en parla donc pour es- sayer de me vaincre par cette autorité. Le régent m'en parla plus d'une fois : j'éludai toujours.

Enfin , un jour qu'il m'avait donné rendez-vous à Saînt-Cloud, il était allé travailler pour s'y promener après, étant tous deux assis sur la balustrade de l'oran- gerie qui couvre la descente dans le bois des GoulotteSi li me parla encore du Mississipi, et me pressa infini* ment d'en recevoir de Law ; plus je résistai, plus il me pressa, plus il s'étendit en raisonnements; àlafmii se fâcha , et me dit que c'était être trop glorieux aussi , parmi tant de gens de ma qualité et de ma dignité qui couraient après, de refuser obstinément ce que le roi me voulait donner, au nom duquel tout s& faisait. Je lui répondis que cette conduite serait d'un sot et d'un impertinent encore plus que d'un glorieux; que ce n'é- tait pas aussi la mienne; que puisqu'il me pressait tant, je lui dirais donc mes raisons ; qu'elles étaient que, de- puis la fable du roi Midas, je n'avais lu nulle part, et* encore moins vu, que personne eût la faculté de con- vertir en or tout ce qu'il touchait, que je ne croyais pas aussi que cette vertu fût donnée à Law, mais que je pen- sais que tout son savoir était un savant jeu, un habile et nouveau tour de passe-passe, qui mettait le bien de

DE SAINT-SIMON. 49

Pierre dans la poche de Jean , et qui n^enricUssait les uns que des dépouilles des autres; que tôt ou tard cela tarirait, le jeu se verrait à découvert, qu'une inGuité de gens demeureraient ruinés , que je sentais toute la dif« flcuUé, souvent l'impossibilité des restitutions, et de plus à qui restituer cette sorte de gain ; que j'abliorrais le bien d'autrui , et que pour rien je ne m'en voulais charger, même d'équivoque.

M. le duc d*Orléans ne sut trop que me répondre , mais néanmoins, parlant, rebattant et mécontent, reve- nant toujours à son idée de refuser les bienfaits du roi. L'impatience heureusement me prit : je lui dis que j'é- tais si éloigné de cette folie que je lui ferais une propo- sition dont je ne lui aurais jamais parlé sans tout ce qu'il me disait , et dont non-seulement je ne m'étais pas avisé, mais, comme il était vrai, qui me tombait en ce moment dans l'esprit pour la première fois. Je lui expliquai ce qu*autrefois je lui avais quelquefois conté dans nos conversations inutiles des dépenses qui avaient miné mon père à la défense de Blaye contre le parti de H. le Prince, à y être bloquée dix-huit mois, à avoir payé la garnison , fourni des vivres , fait fondre du ca- non, muni la place, entretenu dedans cinq cents gentils- hommes qu'il y avait ramassés, et fait plusieurs dé- penses pour la conserver au roi sans rien prendre sur le pays, et n'ayant tiré que du sien ; qu'après les troubles on lui avait expédié pour 500,000 livres d'ordonnances dont il n'avait jamais eu un sou , et dont M. Fouquet allait entrer en paiement lorsqu'il fut arrêté. Je dis après à M. le duc d'Orléans que s'il voulait entrer dans la perte cette somme et dans celle d'un si long temps sans en rien toucher, tandis que mon père et moi par- tions, pour ce service essentiel rendu au roi, bien plus ipe la somme, et de plus les intérêts tous les ans depuis,

MÉMOIRCS

ce serait dftê jttstice que je tiendrais à grande grâce, et que )e recevrais avec beaucoup de reconnaissance, en iut ftkppûtimt rues ordonnances à mesure des paiements pour erre brûlées devant lui. M. le duc d*Ortéans le voulut bien : il en parla dès le lendemain à Law ; mes blllits et orionnanees furent peu à peu brûlés dans (e cabinet de (e due d'Orléftns, et c'est ee qui a payé ce que j*ai fait à la Ferté^

Le président Blamont eut permission retenir à Paris et d'y faire sa charge aux enquétei; H avait fait son marché «vee le régent qui, moyennant c(ue!qué gré- tiflcation secrète, fit de ce beau magistrat, si ferme et si xélé pour sa compagnie, un très-bon espion qui lui ren- dit eon»pte depuis avec exactitude de tout ce qui se piâ- sait de plus intérieur dans le parlement. Il en fut re^ comme le défenseur et le martyr, et jouit quelque temps des i^plaudissements* républicains ; mais à la fin il fut découvert et parfaitement hai, méprisé et déshonofé dans sa compagnie et dans le monde»

I^ fille unique de Péeoil; et d'une ûWe de le Gendre, riche, honnête et fameux marchand de Bouen, épousa depuis le duc de Brissac^ Car^ axcepté ma seeur et la 6onâi, sa belle-mère, il est vrai que MM. de Brissac n'ont pas été heureux ni délicats en alliances.

On a parlé ailleurs de Tabbé Yittentent, que son seul mérite fit sous-précepteur du roi , chose bien rare à la cour, et sans qu'il y pensAt ni personne pour lui. II y vécut en solitaire^ mais sans être farouche ni singulier et s'y fit généralement aimer et fort estimer. Il vaqua en ce temps-ei une abbaye de 12,000 livrea de rente. M. le duc d'Orléans proposa au roi de la lui ddnner et de le lui apprendre lui-même. Le roi en fut ravi, l'en- voya chercher sur-le-champ et le lui dit. Yittement lui témoigna toute sa reconnaissance ^ et le wipplia avec

DE SAINT-SIMON. S)

nodtttie le dispenser de l'accepter. If fat pressé par le roi, pAr le régent, par le maréchal de Yilteroy qui était préfeot. Il répondit quMI avait snfilsanimeût de qiiûi liTfe. Le maréchal Insista, et loi dit qn'il en ferait des aenônet* Yittemeiif répondit bmnblement qne ce n'é- lait paa peine de reosTOir la charité pour la faire, tint bon et se retira*

Cette action, qui a il pen d'exemples et Mte avec tant de stepllclté, fit grand bmll et augmenta Testhne et le respect même que sa vertu lai avait acquis. Mais elle huonmoda M. de Fréjus qui voyait croître Taffection de roi pour VHtentfnt. Dès que celui-ci s'en aperçut, il compta sa vocation finie, d^autant plus que s'il avait su le fiire aimer et goûter, Il n'en espérait rien pour le but qu'il avait «niqueinent en Vue. Bientôt après, M. de Fréjus, qui a*inquiétait de lui, lui conseilla doucement la retraite. Il la fit sur-lechamp avec joie à la Doctrine- Chrétienne, d'où il ne sortit plus, et ot il ne voulut presque recevoir personne.

On a de lai une prophétie aussi célèbre que surpre- nante, dont on a vainement cherché la clef, et que Bi- âaaU m'a contée. Bidault était un des valets de cham- ps que le duc de Beauvillier avait choisis pour mettre Auprès de monseigneur le due de Bourgogne. Il avait de l'esprit, des lettres, du sens, encore plus de vraie et loUde piété. Son mérite, }oin< à une grande et respect tueuse modestie, l'avait distingué dans son état. M. de Beauvillier Taimait, et monseigneur le duc de Bourgo^ gne avait beaucoup de bonté pour lui. Il avait le soin> ^ ses livres; cela me l'avait fait connaître et encore plus familièrement depuis le soin dont il voulut bien se ebarger des affaires que la Trappe pouvait avoir à Pa* ris, On le mit auprès du roi dès son eafancci et çiand il

M MËMOiaCS

commença à avoir quelques livres il en ftit chargé. Cela lui doDoa du rapport avec Vittement et les lia bientôt d'amitié et de confiauce. Bidault venait chez moi quel- quefois et voyait Yittement dans sa retraite. Effrayé des premiers rayons de la toute-puissance de Fréjus, devenu tout nouvellement cardinal, il en parla à Yittement qui, sans surprise aucune, le laissa dire. Bidault, étonné du froid tranquille et silencieux dont il était écouté, pressa Yittement de lui en dire la cause. « Sa toute-puissance, répondit-il tranquillement, durera autant que sa vie, et son règne sera sans mesvire et sans trouble. Il a su lier le roi par des liens si forts, que le roi ne les peut jamais rompre. Ce que je vous dis là, c*est que je le sais bien. Je ne puis vous en dire davantage ; mais si le cardinal meurt avant moi, Je vous expliquerai ce que je ne puis faire pendant sa vie. » Bidault me le conta quelques jours après, et j'ai su depuis que Yittement avait parlé en même termes à d'autres. Malheureusement il est mort avant le cardinal et a emporté ce curieux secret avec lui. La suite n'a que trop montré combien Yitte- ment avait dit vrai.

Jamais, depuis sa retraite, il n'a songé à voir le roi ni à visiter personne. Il a vécu dans la Doctrine-Chrétienne, dans la pénitence et dans la médiocrité la plus frugale, dans une séparation entière, dans une préparation con- tinuelle à une meilleure vie, et il est saintement mort au bout de quelques années. Le maréchal de Yilleroy Fal- lait voir quelquefois malgré lui, et en revenait toujours charmé, quoiqu'il y trouvât souvent des morales cour- tes mais bien placées, que peut-être il n'y cherchait pas.

Castries, gouverneur de Montpellier et chevalier d'honneur de madame la duchesse d'Orléans, dont il a

DE SAINT-SIMON. 83

été parlé quelquefois ici, obtint que le port de Cette fût mis en gouvernement pour lui, uni à celui de Montpel- lier, avec des appointements particuliers de 12,000 livres payés oar la province.

SI MÉMOIRES

CHAPITRE DXXXI.

Madame la duebesse de Berry va demeurer à Meudon u£i sa ma- ladie empire , et sa volonté de déclarer son mariage augmeiile.

Riom reçoit ordre de partir pour i^armée da maréchal de Derwick. Madame la ducbesse de Berry se fait transporter à la Muette. Mort d'Effiat. Singularité étrange de sa dernière maladie. Biron premier écuyerde M. le duc d'Or- Icans. Mort de la Vieuville et de madame de Leuville. Pensions données à Goettenfao, Fouville, Buiïcy, Savine , Bélbune et la Biliarderie. La ducbesse du Maine à Cbâ- Ions- sur-Saône presque en pleine liberté. LVpouse du roi Jacques se sauve d'Inspruck . est reçue h Rome en reine. Le roi en pompe à Notre-Dame. Siège de Fontarabie.

Folle lettre anonyme de M. le prince de Conti. Morl du fils d*Estaing. Prise de Fontarabie, puis de Saint-Se- bastien. — Vaisseaux espagnols brûlés à Santona. Mort de Farcbevéque de Narbonne. Celui de Toulouse lui succède.

Mort , caractère et infortune de Dupin. Impudence de Te Deum. Mort , fortune et caractère de Nyert. Le roi à riiôlel de ville voit le feu de la Saint-Jean. Fatuités du marécbal de Villeroy. Mort et caractère de Cbamlay. La cour des monnaies obtient la noblesse. Incendies à Sainte-Menebould et à Francfort. Mort et caractère de Nancré. Mort de la ducbesse d'Albret. Clermont-Chai- tes, quel. Il est fait capitaine des Suisses de M. le duc d'Orléans. Le garde des sceaux marie son second fils , perd sa femme , et pousse ses fils. Mort de Chauvelio conseiller dVtat, du duc de Schomberg et de Bonrepos.

La maladie de madame la duchesse de Berry, dont on a parlé , la prit le 26 mars, et le jour de Pâques se

DE SAiNT-SmON. M

IrmiYale 9 avril. Eile était tout à fiiit bien, mais sans vouloir voir personne. La semaine de PÂques après la semaine sainte était fâeliense à Paris^ après le scandale qu*on a raconté. D'ailleurs les visites de M. le duc d'Or« iéans devenaient rares et pesantes. Le mariage de Biom causait de violentes querelles et force pleurs. Pour s'en délivrer et sortir en môme temps de l'embarras des pâques, elle résolut de s'aller établir à Meudon le lundi de PAques. On eut beau lui représenter le danger de l'air, du mouvement du carrosse et du changement de lieu au bout de quinze jours, et de beaucoup moins depuis le grand danger elle s'était vue, rien ne pot lui faire supporter Paris plus longtemps. Elle partit donc, suivie de Biom et de la plupart de ses dames et de sa maison.

M. le duc d'Orléans m'apprit alors le dessein arrêté de madame la duchesse de Berry de déclarer le mariage secret qu'elle avait fait avec Biom. Madame la duchesse d*Orléans était à Montmartre pour quelques jours, et nous nous promenions dans le petit jardin de son apparu tement. Le mariage ne me surprit que médiocrement par cet assemblage de passion et de peur du diable, et par le scandale qui venait d'arriver. Mais je fus étonné au dernier point de cette fureur de le déclarer dans une personne si superbement glorieuse. M. le duc d'Orléans s'étendit avec moi sur son embarras, sa colère, celle de Madame, qui se voulait porter aux dernières extrémi- tés, le dépit extrême de madame la duchesse d'Orléans. Heureusement le gros des officiers destinés à servir sur tes frontières d'Espagne partaient tous les Jours , et Biom n'était resté qu'à cause de la maladie de madame la duchesse de Berry. M. le duc d'Orléans trouva plus court de se donner une espérance de délai en faisant parOrRiom, se flattant que eette déclaration sa différer

M MËHOiaES

rait plas aisément en absence qu'en présence. J*approa- vai fort cette pensée, et dès le lendemain RIom reçut à Meudon un ordre sec et positif départir sur-le-cbanop pour joindre son régiment dans l'armée du duc de Ber- wiek. Madame la duchesse de Berry en fut d'autant plus outrée qu'elle en sentit la raison et par conséquent son impuissance de retarder le départ, à quoi Riom, de son côté, n'osa se commettre. Il obéit donc; et M. ie duc d'Orléans, qui n'avait pas encore été à Meudon^ fut plusieurs jours après sans y aller.

Ils se craignirent l'un l'autre, et ce départ n'avait pas mis d'onction entre eux. Elle lui avait dit et répété qu'elle était veuve, ricbe, maltresse de ses actions, indé- pendante de lui, répétait ce qu'elle avait ouï dire des propos de Mademoiselle quand elle voulut épouser M. de Lausun, grand-oncle de Riom; y ajoutait les biens, les honneurs, les grandeurs qu'elle prétendait pour Riom dès que leur mariage serait déclaré, et se mettait en furie jusqu'à maltraiter fortement de paroles M. le duc d'Orléans, dont elle ne pouvait supporter les raisons ni les oppositions. Il avait essuyé de ces scènes au Luxembourg dès qu'elle fut mieux, et il n'en essuya pas de moins fortes à Meudon dans le peu de visites qu'il lui fit. Elle y voulait déclarer son mariage, et tout l'esprit, l'art, la douceur, la colère, les menaces, les prières et les instances les plus vives de M. le duc d'Orléans ne purent qu'à grand'peine pousser en délais le temps avec l'épaule. Sion avait cru Madame, l'affaire aurait été finie avant le voyage de Meudon, car M. le duc d'Orléans aurait fait jeter Riom par les fenêtres du Luxembourg.

Le voyage si prématuré de Meudon et des scènes si vives n'étaient pas pour rétablir une santé si nouvelle- ment revenue des portes de la mort. Le désir extrême

DE SAINT-SIMON. n

qu*ille eut de cacher son état au public et de soustraire à sa connaissance la situation elle se trouvait avec M. son père, dont on remarquait la rareté des visites qu'il lui faisait, l'engagèrent à lui donner un souper sur la terrasse de Meudon, sur les sept heures du soir. En vain on lui représenta le danger du serein et du frais du soir sitôt après l'état elle avait été et dans l'état chance- lant où sa santé se trouvait encore. Ce fut pour cela même qu'elle s*y opiniâtra dans la pensée qu*un souper sur la terrasse, sitôt après l'extrémité elle avait été, ôterait à tout le monde la persuasion de sa couche et ferait croire qu^elle était toujours avec M. le duc d'Or- léans comme elle y avait été, nonobstant la rareté inusi- tée de ses visites, qui avait été remarquée. Ce souper en plein air ne lui réussit pas. Dès la nuit même elle se trouva mal. Elle fut attaquée d'accidents causés par rétat elle était encore et par une fièvre irrégulière, que la contradiction qu'elle trouvait à la déclaration de son mariage ne contribuait pas à diminuer. Elle se dé- goûta de Meudon comme les malades de corps et d'es- prit, qui, dans leur chagrin, se prennent à l'air et aux lieux.

Elle était embarrassée de ce que les visites de M. le duc d'Orléans ne se rapprochaient point, et de ce que Madame et madame la duchesse d'Orléans n'allaient presque point fa voir, quoique considérablement ma- lade. Son orgueil en souffrait plus que sa tendresse, qui était nulle pour ces princesses, et qui commençait à se tourner en haine par leur résistance à ses plus ardents désirs. La même raison commençait à lui faire prendre les mêmes sentiments pour M. son père ; mais elle espé- rait le ramener à ses volontés par Tempire qu'elle avait 8arlui,etelle était de plus peinée que le monde s'aperçût la rareté de ses visites et ne diminuât la considération

5t MÉMOIRES

qu'elle ticait da pouvoir si connu qu'elle avait sur lui, quand il paraîtrait qu'il n'était plus le même. Quelque contraire que lui fût l'air, le mouvement, le changement de lieu dans Tétat elle se trouvait, rien ne put Tem** pécher de se faire transporter de Meudon à la Muette, couchée entre deux drapi, dans un grand oarrosse , le dimanche 44 mai, elle espéra que la proximité de Paris engagerait M. le due d'Orléans à la venir voir plus souventi et madame la duchesse d'Orléans aussi , au moins par bienséance. Ce voyage fut pénible par les douleurs qui s'étaient jointes aux autres accidents que ce trajet augmenta et que le séjour de la Muette ni les divers remèdes ne purent apaiser que par de courts ia« tervalles, et qui devinrent trés-violentes.

Le marquis d'Effiat, dont on a parlé ici en plusieurs endroits et suffisamment pour le faire connaître, se trouva fort mal à quatre-vingt-un ans dans sa belle maison de Cbilly, près Paris, il était allé prendre clu lait. Il fut ramené à Paris le 23 mai, mais si mal qu'on n'en espérait plus. Lemaréchal de Yilleroy , son bon ami et sa dupe en bien des choses, courut chez lui, et pour se donner le vernis de sa conversion, si convenable à sa place de gouverneur du roi, vint à bout de lui faire re- cevoir ses sacrements sur-le-cbamp. Sa maladie dimi* nua et traîna. C'était, comme on l'a vu ici, un homme dont le fond de la vie était obscur par goût, par habitude et par la plus sordide avarice. Il avait toujours quelques femmes de rien et de mauvaise vie qui l'amusaient, qui en espéraient et qui lui coûtaient peu. Il avait la meute de Monsieur, que M. le duc d'Orléans lui avait conservée. Il était maître de leur écurie comme leur premier écuyer, Ainsi c'était à leurs dépens qu'il cou- rait le cerf, tous les étés, chez lui à Montrichard, ou dans les forêts voisines de Montargis dont il était capi-

DE SAUfT-SIMON. M

taine. Il y voyait peu de noblesse du paye, à qui il fai- sait très-courte chère.

La chasse et les filles Tavaient peu à peu apprivoisé avec du Palais, qui chassait les étés avec lui et le voyait les hivers. Il n'en voyait guère d'autres avec familia* rite, et malgré cette Uaisoo» du Palais, qui avait de Tes- prit et du inonde, était honnête homme, ooniiu pour tel, et voyait bonne compagnie à Paris, et avait très* bleu servi. Il eut grand soin d'Ëfflat pendant sa maladie, qui ne voulut voir que iui« Tous les Jours sur les sept heures du soir, EfOat le renvoyait et, comme par poli- tesse et amitié, il le forçait de s'en aller. Du Palais, au bout de quelques jours, s'aperçut de la régularité de Vheure et de Tinquiétude d'Ëfflat à se défaire de lui. Comme de longue maia îl était familier dans la maison, il en paria aux valets de chambre. Ils se regardèrent et lui dirent ensuite qu'ils étaient dans le même eas, et dans la mémo curiosité; qu'eux-mêmes étaient chi^sés de la chambre h cette même heure, avec des défenses si expresses d'y rentrer et d'y laisser personne sans excep- tion quelconque, et par quelque raison que ce pût être, Jusqu'à ce qu'il sonnât, qu ils ne savaient ce que ce pou- vait être. Mais ce qu'ils ajoutèrent est bien plus étrange. Ils dirent à du Palais qu'ils s'étalent mis è écouter à la porte; que tantôt plus tôt, tantôt plus tard, ils y en- tendaient parler leur maître et une autre voix aveo lui i étant très-sûrs qu'il n'y avait et ne pouvait y avoir que le malade dans la chambre; qu'ils ne pouvaient distin* e\ier que rarement quelques mots qui leur avaient paru iodifférents, que ce colloque durait souvent une heure et plus, et très-rarement court; que rentrant dans la chambre au bruit de la sonnette, ils n'y remarquaient ^cuu changement en rien, mais leur maître fort con- centré en lui-même, et d'ailleurs comme ils ravalent

§• MËHOIBSS

laissé. Ce récit augmenta tellement la curiosité de du Palais, qu'il accepta la proposition que lui firent les va- lets de chambre d'éprouver lui-même ce qu'ils lui ra- contaient. Du Palais, sortant de cliez d*£ffiat, qui à l'or- dinaire l'avait congédié, demeura avec eux, écouta, et entendit comme eux parler d'Effiat et l'autre voix, et quelquefois l'élever l'un et l'autre, mais sans en entendre que quelques mots rares, indifférents et seuls. Du Palais voulut se donner encore le même passe-temps, et se le donna deux ou trois fois encore. Il raisonna avec les va- lets de chambre, et ne purent deviner ce que ce pouvait être, d'autant que du Palais, qui connaissait cet appar- tement comme le sien, savait comme eux que depuis sa sortie de la chambre d'Effiat il était impossible que par aucune voie il s'y fût glissé personne.

Il fut tenté de tourner d'Effiat là-dessus ; mais n'osant trop, il se contenta de lui montrer sa surprise de l'heure fixe de son renvq}. Efflat fit la sourde oreille, puis battit la campagne sur l'heure de la société, et qu'il ne vou- lait pas abuser de son amitié et de son assiduité; puis l'heure venue, le renvoya comme de coutume. Du Pa- lais fit semblant de sortir, et demeura près de la porte ; un peu après du Palais ne sait s'il lui échappa quelque mouvement, mais d'Effiat s'aperçut qu'il était là, se mit en colère, lui dit que quand il le priait de s'en aller il voulait qu'il s'en allât, qu'il ne savait par quel esprit il se cachait dans sa chambre, que c'était l'offenser cruel- lement; qu'en un mot, s'il voulait continuera le voir, et qu'il demeurât son ami , il le priait de sortir sur-lé- champ, et de ne lui faire pareil tour de sa vie. Du Palais répondit d'où il était ce qu'il put, l'autre à ré- péter avec empressement. « Sortez donc, mais sortez. » Il sortit en effet, et se tint en dehors à la porte. Le col- loque, à ce qu'il entendit, ne tarda pas à commencer. Ni

DE SAIIHT-SIMON. «t

loi ni les valets de chambre n'en ont jamais pu déeou* yrir davantage.

Sar les neuf heures, quelque femme de l'espèce dont J'ai parlé, et quelque complaisant, venaient Tamuser. Quelquefois du Palais y revenait. Efôat ne sortait point de son lit, et eut sa tète libre et entière jusqu^à sa mort qui arriva le 5 juin. Il laissa un prodigieux argent comp- tant, de grands biens et de belles terres, fit des legs considérables, et des fondations fort utvies pour l'édu- cation de pauvres gentilshommes. Il donna Ghilly à M. le duc d'Orléans , qui ne le voulut pas accepter, et le rendît à la famille. Le duc Mazarin, fils de sa sœur, en hérita, et de la plupart de ses biens. Il fit du Palais exé- cuteur de son testament , et lui donna un diamant de 1,000 pistbles. Il avait beaucoup de pierreries. C'est le premier particulier à qui J'aie vu une croix du Saint- Esprit de diamants fort belle sur son habit, au lieu de la croix d'argent brodée, et tout l'habit garni de bou- tons et boutonnières de diamants. A la considération que M. le duc d'Orléans lui avait toujours témoignée, on fut surpris et lui mortifié de ce qu'il ne l'alla point voir, et il parut si peu touché de sa maladie et de sa mort, que les maréchaux de Villeroy, Villars, Tessé, Huxelles et autres en prirent une nouvelle inquiétude. L'écurie et les équipages M. le duc d'Orléans qu'Ef- fiât entretenait moyennant une somme , se trouvèrent dans un grand délabrement. Biron fut deux jours après choisi par M. le duc d'Orléans pour remplir cette charge lucrative.

Il faut dire maintenant j'ai pris ce récit curieux, car j'étais fort éloigné d'avoir jamais eu aucun com- merce avec d'Effiat. Du Palais avait épousé la mère de Lanmary, et vivait avec lui dans la plus étroite amitié, contre l'ordinaire de telles parentelles; il conta tout ce xxxm. ' 4

M* MÊMOniES

que «e viens d'écrire à Lanmary qol était fort de mea amis, ee en est encore, qai me ie rendit incontinent après.

La Vieuville mourut à Paria; il était yenf de la dame d'atours de madamt la duchesse de Berryi et avait été ehevalier d'honneur de la relnOf mais le j^lus pauvre et obêtuf homme du monde.

Madame de Leuville mourut aussi à soixante^sept ans. Son mari, mort très^JeunOi était firèrede la femme d'Ef- ilat, duquel on vient de parleri morte Jeune aussi et tous deux sans enfants. Le chancelier Olivier était leur trisaïeul paternel, mort en 1560, dont le père fut pra« mier président du parlement de Paris , après avoir été avocat du roi, comme on parlait alorS| c'est-à-dire avocat général et président à mortier. Ce fut lui qui commença la race, car son père, qui était de Bourgneuf , près de La Roehelle, ne fut jamais que procureur au parlement. Madame de Leuville, dont on parle ici, était nièce de Laigue, un des importants de la Fronde, qu'on préten- dit que la fameuse madame de Cbevreuse avait, à la fin, épousé secrèteipent. Sa nièce tâcha aussi d'être im- portante. Elle avait beaucoup d'esprit, de domination, . d'intrigue et d'amis qui se rassemblaient chez elle et qui lui donnaient de la considération. C'était une femme qui, sans tenir à rien, eut l'art de se faire compter : elie était riche et médiocrement bonne.

Je fis rendre a Cocttenfao une ancienne pension qu'il avait eue du feu roi de 6,000 livres, et donner parole de l'ordre, par M. le duc d'Orléans, pour la première pro motion qui se ferait. Fouville, aveugle, et ancien capi- •taine aux gardes, fort pauvre, eut 4,000 livres de pen- sion, et Buffey, sous-gouverneur du roi, une de 6,000. Savine obtint 6,000 livres d'augmentation d'appointe- ments à son gouvernement d'Embrun. Béthune, distin-

DE SAINT-âlMON. 68

guédani fa mariBe, «ut une pension de 3,000 livi*e8, et la Billarâerie^ condueteur de madame du Maine à Dijon, en eut une de 6,000 livres. Trois semaines après, il y fut eheroher la même aveeun chirurgien et deux femmes de ohambre, et la mena a Ghâlons-sur-Saône presque eo pleine liberté ;#lle y arriva le 24 mai.

La Aile aînée du prinee Jacques Sobieski, arrêtée avec sa mère à Insprii^k par ordre de l'empereur, depuis quel- ques mois, allant à Rome épouser le roi Jacques, trouva moyen de ae sauver la nuit en chaise de poste escortée par quatre hommes à eheval. On trouva sur sa table un écrit par lequel elle marquait que c'était par ordre de sa famille. Elle arriva le 2 mai à Bologne; elle y fut épou- sée le 7 par le lord Murray, chargé de la procuration du roi Jacques, en partit le 9 pour Rome elle fut reçue ettraitée en reine.

Quelle que fût la persécution sans bornes et sans me- sure tt ouverte depuis si longtemps et avec une si scan- daleuse animosité contre le cardinal deNoailles, elle ne put empêcher que le roi ne fit unedémarcbe publique qui ae sentait ni le prélat réprouvé ni son église hérétique. Il futf l'après-dtQéedu jour de la Pentecôte, après avoir eutendulesermonaux Tuileries, à Notre-Dame en pompe. Il fut reçu à la porte par le cardinal de Moailles pontifi- calement revêtu, à la tète de son chapitre, avec les cé- rémonies accoutumées, et par lui conduit au chœur ce prélat étonna le Te Deum, qui fut continué par la inusique et terminé par la bénédiction que le cardinal doDua, Le chœur était nouvellement achevé et la cha- pelle de laVierge aussi, qui fut trouvée trèa-magniûque, Quelle fut toute aux dépens du cardinal, ainsi que Tad- mlrable vitrage sur la po? te collatérale, que le cardinal Kvait tout refait, quoiqu'il ne fût obligé à aucune de ces deux grandes dépenses. Après la bénédiction, licou-

64 MÉMOIRES

duisit le roi autour du chœur et à cette chapelle, et de à son carrosse. Le roi y était avec peu de ^gnité et comme si on eût voulu le mettre incognito, malgré la pompe de sa suite. Il y fut entre M. le duc d'Orléans et M. le comte de Glermont sur le derrière; le prince Charles, grand écuyer , sur le devant,|^ntre M. le due de Chartres et M. le Duc; le maréchal deVilleroy, gou- verneur, et le duc de Charost, capit^e des gardes en quartier aux portières. On f ut très-étonné de cet arran- gement; le roi en cérémonie, comme il était là, devait être seul sur le derrière. M. le duc d'Orléans, régent, et M. le Duc, surintendant de l'éducation, seuls sur le de- vant, les portières comme elles étaient. M. le due de Chartres et M. le comte de Clermont n'y avaient que faire pour offusquer le roi, et faire de son carrosse un coche, le prince Charles encore moins. Bien est vrai que le grand écuyer entre les grands officiers y a la première place, mais il n'en est pas moins vrai que le grand cham- bellan, le premier gentilhomme de la chambre, et même le premier écuyer y entrent de préférence à lui ; c'est qc qui a été expliqué ailleurs ici assez clairement pour n'avoir pas besoin d'être répété. On trouva aussi fort sin- gulier que M. le duc de Chartres fût sur le devant, tandis que M. le couite de Clermont était sur le derrière. Il avait neuf ans et M. de Chartres quinze, qui, de la taille dont il était, n'aurait pas plus pressé le roi que M. le comte de Clermont.

Le maréchal de Berwickfitou vrir la tranchée le 27 mai devant Fontarabie . Pendant ce Mége, était M . le prince de Couti, il reçut une lettre anonyme par laquelle on lui promettait de le faire roi de Sicile, s'il voulait pas- ser en Espagne. Il s'en moqua avec raison, et l'envoya à M. le duc d'Orléans. La proposition ne pouvait venir d'Espagne, M. le prince de Conti n'avait ni place, ni

DE SAINT-SIMON.

suite, ni parti; ni réputation; son acquisition n'eût pas valu que l'Espagnese dépouillât de la Sicile pour l'avoir, et il n'y aurait été que fort à charge. La proposition de plus était ridicule; quinze mille impériaux venaient d'y passer de Naples, et avaient déjà obligé le marquis de Lede de leur ïibandonner son camp de Melazzo, avec ses malades, ses blessés et totites les provisions de vi« vres et de fourrage qu'il avait amassées. Il y recom- manda ceux qu'il y laissait au général Zumzungen, qui, aussitôt après, laissa le commandement de Tarmée im- périale à Mercy, et la Sicile ne fut pas longtemps à changer de maître. Mais la conjuration du duc et de la duchesse du Maine enhardie après les frayeurs des emprisonnements, parleur courte durée, et par la con- duite du régent et de l'abbé Dubois à cet égard, faisait bois de toute flèche et ne désespérait pas encore de réussir.

. Le ûls unique d'Estalng, aide de camp de Joffreville, fat tué devant Fontarabie, sans enfants de la fille uni- que de madame de Fontalnemartel. L'armée d'Espagne était vers TafaUa à trois lieues de Fontarabie. Coigny, par ordre du duc de Berwicl^, visitait cependant, avecun léger détachement, les gorges et les passages de toute la chaîne des Pyrénées pour les bien reconnaître. Fonta- rabie capitula le 16 juin. Tresnel, gendre de le Blanc, en apporta la nouvelle. Le ducdeBerwick fit aussitôt après le siège de Saint-Sébastien. Il y eut quelque désertion dans ses troupes, mais pas d'aucun officier. L'armée d'Espagne n'était pas en état de se commettre avec celle du maréchal de Berwick. Saint-Sébastien ca|Htula le premier août. Bulkley, frère de la maréchale de Berwick, en apporta la nouvelle. Quinze jours après, M. de Sou- bise apporta celle du château, et qu'on airait brdlé, dans un petit port près deBilbao, nommé Santona> trois

es MÉMOUtES

gros vaisseaux espagnols^ qui étaient sur le chantier prêts à être laneés à la mer.

L'arebevêque de Narbonne mourut dans son dioeèse. Il s'appelait le Goust : il était frère de la Berehère qui avait passé sa vie maître des requêtes, dont te flls^ guère plus esprité mais fort riche, était devenu conseiller d*état et chancelier de M. le duc de Berry, parce qu'il avait épousé une fille du chancelier Voysin. Le prélat avait été évéquede Lavaur,puis archevêque d'Aix, après de Tou- louse, enffndeNarhonne. C'étaitun grand vilain homme, sec et noir avec des yeux bigles, qui avait été ami in- time du père de la Chaise. L'àme en était aussi belleque le corps en était désagréable; trèfr-bon évêque et pieux, sans fantaisie et sans faire peine à personne, adoré par- tout où il avait été, beaucoup d'esprit et facile, et l'es- prit d'affaires et sage, possédant au dernier point toutes celles du clergé et venant à bout des plus difficiles sans faire peine à personne, allant au bien, parlant fîanche- ment aux ministres et en étant cru et considéré. Ce fut une perte qui ne fat pas réparée par M. de Beauvau qui lui succéda, après avoir été évéquede Bayonne, ensuite de Tournay, puis archevêque de Toulouse.

Bupin, célèbre docteur de Sorbonne par sa vaste et profonde éruditiwi, et par le grand nombre et la qua- lité de ses ouvrages, mourut en même temps. Il fat un étrange exemple de la conduite, si funestement répétée en France par la suggestion de» jésuites et de leurs adhé- rents dans les temps de brouillerie avec Rome, sur les propositions de l'assemblée du clergé de 1682, et la cour se servit très-avantageusement de sa plume, et pour plaire à Rome depuis^ le laissa manger aux poux. Il fut réduit à imprimer pour vivre ; c'est ce qui a rendu ses ouvrages si précipités, peu corrects, et ce qui enfin le blasa de travail et d'eau-de-vie qu'il prenait en écrivant

DE SAINT-SIMON. f7

poQr se raDimer) et pour épargner d'autant sa nourri- ture, bel et bon esprit^ juste» judicieux quand 11 avait le temps de Tétre, et un puits de seienee et de doctrine, avec de la droiture, de la vérité et des mœurs*

Madame la Duchesse, qui avait été longtemps fort mal, fut si considérablement mieux qu'on la erut guérie. Il y eut pour cela un Ikum aux Cordeliers , que ThAtel de Gondé fit chanter plus que très-mal à propos. Le Te Deum est une aetlMi publique Jusqu'alors réser- vée au public et aux r(HS pour remercier Dieu solennel- lement, au nom du public^ des grâces qui intéressent lun ou l'autre, ou plutét inséparablement tous les deux. Celui-ci ne porta pas bonheur à madame la Duchesse* C'était la jieune sœur de M. le prince de Conti ; des princes du sang ou les vit t^t après tomber aux moin* dres partieuliers.

Nyert, premier valet de chambre, mourut en ce même temps : c'était un des plus méchants singes, auxquels il ressemblait fort, et des plus gratuitement dangereux qu'il y eût parmi ce qu'on pouvait appeler les affranchis du feu roi, qui, par leurs entrées à toute heure et leur familiarité avec lui, étaient des personnages fort comp- tés et redoutables aux ministres mêmes. Celui-ci l'amu- sait aux dépens de tout le monde avec le jugement d'un valet d'esprit et d'expérienee. Aussi l'avarice, l'envie et la haine étaient peintes sur son visage décharné.

Il était fils d'un excellent musicien dont la voix et le âUth étaient admirables; il était au marquis de Mortemart, premier gentilhomme de la chambre de Louis Xill, du temps que mon père l'était aussi , père de la trop fa- meuse madame de Montespan , et due et pair des qua- torze de 1663. Louis XIII , s'opiniÂtrant dans les Alpes en i(S9, à forcer le célèbre pas de Suze malgré la nar

es iiËMOiaES

ture, et ce qui étjjijt peut*6tre plus, malgré le cardinal de Richelieu, et malgré tous ses généraux qui jugeaient l'entreprise impraticable, s'ennuyait fort lés soirs au re- tour de ses recherches assidues des passages, parce que le cardinal lui écartait le monde à dessein, dans Tespé- rance de l'abandon plus prompt d'un projet que tous ju- geaient impossible. Mon père, alors en grandes charges et en grande faveur, cherchait à amuser le roi qui ai- mait fort la musique, ei lui proposa, dans cette solitude des soirs, d'entendre Nyert. Le roi le goûta fort, telle^ ment qu'au retour de ce triomphant voyage le roi s'était couvert de lauriers si purs et si uniquement dus à lui seul , mon père trouva jour à lui donner Nyert ; il en parla à M. de Mortemart avant de rien entreprendre, qui fut ravi de faire cette fortune, et qui même pria mon père d'en parler au roi. Le héros le prit, et mon père, dans la suite, le fit premier valet de chambre. Son fils, dont on parle ici, ne lui ressembla en rienf, et le fils que celui-ci laissa ressembla encore moins au père. 11 fut modeste, très-honnète homme, et un saint; il dura peu , il laissa deux fils de même caractère que lui, qui ue durèrent pas non plus. Le singe qui a donné lieu à cet article avait attrapé le petit gouvernement de Limoges et celui des Tuileries, lequel passa à son fils avec sa charge de premier valet de chambre.

On donna le plaisir aii roi d'aller voir le feu de la Saint-Jean à Thôtel de ville, qui fut, à cause de lui, beaucoup plus beau qu'à l'ordinaire. Quantité de dames de la cour et de seigneurs y furent conviés par le duc de Tresmès ; on ne doutait point que le roi ayant huit ans, la galanterie dont le maréchal de Yiileroy s'était piqué toute sa vie et se piquait encore, ne fit manger les dames avec lui, La pédanterie de gouverneur l'em-

œ SÂINT-SIHON. 6t

porta. Il fit souper le roi seul dans une chambre parti- culière, et à son heure accoutumée : le premier maître- d*l)ôtel, soutenu de M. le Duc comme grand mattre, prétendit le servir, parce que le souper du roi fut fait par la bouche. Le prévôt des marchands revendiqua soq droit; un mezzo termine, si chéri du régent, finit la dispute. Il fit signer un billet au prévôt des marchands, par lequel il reconnut que ce serait sans conséquence à regard du premier maître-d'hôtel qu'il servirait le roi, et en effet il le servit. Après ce solitaire souper, la fa- tuité du maréchal de Yilleroy se déploya tout entière. Il fit faire au roi la prière comme s'il allait se coucher, et se fit moquer par tout le monde. Après, le roi vit le feu. Le roi parti, il y eut plusieurs tables magnifique- ment servies pour tout ce qui avait été convié , et un bal' àVhôtel de ville termina la fête.

On a tant parlé de Ghamlay dans ces Hémoires, qu'on n'a rien à y ajouter. Il était extrêmement gros; sa grande sobriété et un exercice à pied journalier, et prodigieux ne purent le garantir de Tapoplexie. lien eut plusieurs attaques qui lui avaient fort abattu le corps et l'esprit. Il en mourut à Bourbon. C^était un homme d'un mérite très-rare, qui, en quelque état qu'il fût, fut fort regretté. Il était grand'croix de Saint- Louis, dès la fondation de l'ordre, et maréchal général des logis des armées du roi, co qu'il avait exercé avec la plus grande capacité et dis- tinction, et la confiance de M. de Turenne et des meil- leurs généraux des armées. On a vu ailleurs combien il eut toujours la confiance du roi, et la probité, la mo* destie, et le désintéressement avec lesquels il en usa.

M. le duc d'Orléans, à qui tout coulait d'entre les doigts, accorda la noblesse aux officiers de la cour des moimaies» et 40.000 écus au chevalier de Bouillon. Il y

V0 MiblOlRES

eat no grand Incendie à Franefort-sur-le^Mein , et en Champagne tonte la ville de Sainte -Menehould fui brûlée.

On a souvent parlé de Naneré, assez nouvellement re« venu d'Espagne, charmé d'Âlbéroni avec qui il était aussi assez homogène, lorsqu'il vint mourir ici en vingt*» quatre heures. C'était un des hommes du monde le plus raffiné et dont le cœur et Tâme étaient le plus parfaite^ ment corrompus, avec beaucoup d'esprit , des connais* sauces et beaucoup de souplesse et de liant. Il avait servi, puis fait le philosophe; après, s'était accroché au Palais- Royal par Ganillao et par les maîtresses, de à M. de Torcy, et le plus sourdement qu'il avait pu à tout ce qui approchait du feu roi ; il ne tint pas à lui d'en devenir l'espion , puis l'organe. On a vu ici qu'il le fut bien étrangement lors des renonciations. Yalet de Noce, enfin âme damnée de l'abbé Dubois qui le porta aux négocia- tions étrangères, et à d'autres plus intérieures. Noce comptait voler haut, lorsque tout à coup il lui fallut quitter ce monde.

Ce n'était pas la peine de tant de bruit de part et d'autre, d'importuner les tribunaux, le régent et le con* seil de régence sur le mariage du due d'Albret avec une fille de Barbésieux. Elle mourut presque incontinent après en eouches d'un fils qui mourut dix ou douze ans après.

M. le duc d'Orléans remplit dignement la place de Nancré, capitaine de ses Suisses, de 20,000 livres de rente par les profits. Nancré n'était point marié, était sans suite et n'avait point de brevet de retenue. Le ré- gent la donna à Clermont-Chattes, frère de Roussillon et de révéque duc de Laon, qui n'avait rien vaillant, et qui, des plus riantes espérances, était tombé dans la

DE SAINT-SIMON. •«

plus craelie disgrâce, à laquelle la mort de Monseigneur avait mis le dernier sceau ; ce qui a été raconté iei ayeo Taventure célèbre de mademoiselle Ghoin et de madame la princesse de Gonii. Clermont, en nalssanee, en hon^ neur, en probité, était le parfait contraste de Nancré, Ce choix fut fort applaudi.

Le garde des sceaux maria son second fllë à fllle^ fbrt riche, du président Lareher. Ce mariage ne fut pas heureux, mais le Jeune époux fit dans la suite la plus brillante fortune de Son état. Le mariage de son père avec une sœur de Caûmartin, intendant des flnanees, fort accrédité et Conseiller d'état/n'avait pas été non plus fort heureux : il perdit sa femme de la petlte-térole queN ques mois après le mariage de son fils. Il en Avait deux fils : celui*ei plein d'esprit et d'ambition, et fort galant de plus, et un afné qui était et M toujours tin balonrd. Le père ne fut pas longtemps à leii mettre dans les effl^ plois de leur état, et, malgré leur Jeunesse, & les faire conseillers d'état, tous deux à peu de distanee Tun de Tautrc,

Chauvelin, conseiller d*état, mourut aussi. Il avait été intendant de Picardie, avec peu de lumières, mats beaucoup de probité. Il était père de Tavocat général, dont il a été parlé ici, et de Chauvelin dont la prodi- gieuse élévation et la lourde chute ont (kit depuis tant de bruit.

Le due de Schomberg moumt snbitefflent en une de ses maisons, près de Londres, à soixante^dix^neuf ans. Il était Iil9 du dernier maréchal de Schomberg, qui avait commandé les armées de Portugal, et depuis celles de France avec réputation. Il était Allemand et genflU homme, mais point du tout parent des deux précédents i&aréehaux de Schomberg, père et fils, lequel fut due

fi MÉMOIRES

et pair d'Haliuyn, en épousant l'héritière, par de noa- telles lettres.

Ce dernier maréchal de Schomberg dont on parle ici était hngaenot, et se retira en Allemagne aveesafamillie, à la révocation de l'édit de Mantes. L'électeur de Bran- debourg le mit à la tète de son conseil et de ses troupes, et le donna après au prince d'Orange comme un homme utile, dans les affaires et dans les armées. Lorsqu'il fut question de la révolution d'Angleterre, le maréchal en eut le secret tout d'abord et en dirigea la mécanique avec le prince d'Orange. Il passa avec lui en Angleterre, puis avec lui en Irlande, il commanda son armée sous lui, et fut tué à la bataille de la Bouyne, que le prince d'Orange gagna contre le roi d'Angleterre, la- quelle fut le dernier coup de son accablement.

r Le fils du maréchal de Schomberg fut fait duc par le roi Guillaume, et commanda les troupes anglaises en dief en divers pays et diverses années, et se retira à la fin mécontent. Il avait épousé une sœur bâtarde de Madame, que l'électeur palatin avait eue d'une demc^- selle de Degenfeld, et qu'il fit faire comtesse par l'em- pereur.

Bonrepos mourut subitement dans sa maison à Paris, dans une heureuse vieillesse, saine de corps et d'esprit, sans avoir été marié. Il avait été longtemps dans les bu- reaux de la marine, du temps de M. Golbert, ensuite un des premiers commis de Seignelay, dont il eut la con- fiance. A sa mort il se tira des bureaux, qui lui avaient servi à se faire à la cour des amis et à être depuis bien reçu dans toute la bonne compagnie. Il alla en Angle- terre faire un traité de commerce, puis aux villes an- séatiques, enfin ambassadeur en Danemark, puis en Hollande, 11 réussit fort bien. Le roi le traitait avec

DE SAINT-SnfON. 73

bonté, madame de Maintenon aussi; il était estimé et sur un pied de considération dans le monde, avec de l'esprit, de l'iionneur, de la capacité et des talents. Bo- nac, fils de son frère atué, hérita de lui. li était gendre de Biron, qui lors n'avait rien à donner à ses filles, et à Constantinople, il était ambassadeur. Bonrepos avait prè9 de 50,000 livres du roi.

U I^OIKtt

CHAPITRE DXXXII.

Madame la dachesse de Berry se fait iranspurter de Meudoo k la Muette. Conduite de madame de Saint-Simon à son é^^afd. Raccourci de madame la duchesse de Berry. -^ Elle reçoit superbement les sacrements , et fait présent à madame de Moucby d^un très-riche baguier. M. le due d^Orléans le reprend. Madame la duchesse de Berry reçoit une seconde fois les sacrements , et pieusement. Scélératesse insigne de Chirac impunie. Ma conduite à Tégard de madame la da- chesse de Berry en sa dernière extrémité. Je vais à la Maette auprès de M. le duc d'Orléans. Soins dont il me charge. Mort de madame la duchesse de Berry. Apposition des scellés. Convoi du cœur et du corps. Les appointements et les logements continués à toutes les dames de madame la duchesse de Berry. Mouehy et sa fenlme chasses. Gou- vernement de Meudon rendu k Dnmont. Désespoir de Riom qui à la ^n se console. Maladie de madame de Saiut-Si« mon, Deuil de la cour. Visites du roi.

Madame la dachesse de Berry était à Meudon du len- demain de Pâques, ^0 avril, d'où elle s^était fait trans- porter à la Muette \fii mai, couchée dans un carrosse entre deux draps. Elle ne s'y trouva point soulagée. Le mal eut son cours, les accidents et les douleurs augmen- tèrent avec des intervalles courts et légers, et la fièvre le plus ordinairement marquée et souvent forte. Des irrégularités de crainte et d'espérance se soutinrent jus- qu'au commencement de juillet. Cet état, les temps

DE SÂlNt-SlMON. Y6

de Soulagement passaient si promptement et la souffrance était si duraj)te, donna dés trêves à Tardeur de déclarer mariage de Riom, et engagea, outre la proximité.da lieu, M. le due d'Orléans à rapprocher ses visites^ et même madame la duchesse d^Orléans et Ma- dame anssi^ laquelle passait Tété à Saint-Cloud. Le mois de juillet devint plus menaçant par la suite Con- tinuelle des accidents et des douleur^ et par beaucoup de fièvre.Ces maux augmentèrent tellement le 14 juillet, qu^pn commença tout de bon à tout craindre.

La nuit fut si orageuse qu^on envoya éveiller M. le due d'Orléans au Palais-Royal. En même temps, ma- dame de Pons écrivit à madame de Saint-Simon, et la pressa d'aller s'établir à la Muette. On a vu qu'elle Qe voyait madame la duchesse de Berry que pour des cérémonies, et les soirs pour l'heure de sa cour, elle ne soupait presque jamais, et retenait seulement les dames qui étaient choisies pour y souper, entre celles qui s*y trouvaient au Jeu ou à voir Jouer, ce qui était le temps de sa cour publique. Elle ne la suivait guère que chez le roi, ce qui était rare; et quoiqu'elle eût un logement à la Muette, elle n'y allait comme point; c*é- ' tait un excès de complaisance si elle y couchait une nuit, quoique la princesse et sa maison n'y fussent occu* pées que d'elle, et que ce fût une fête et' toutes sortes de soini^uand elle faisait tant que d'y aller une fois, et rarement deux pendant tout le séjour qu'on y faisait. Elle se rendit à l'avis de madame de Pons, et s'y en alla sur-le-champ pour y demeurer.

Elle trouva le danger grand» Il y eut une saignée faite au bras, puis au pied cemème jour ^5 juillet^ et on en- ^ voya chercher uncordelier son confesseur. J'interromps loi la suite de cette maladie, qui dura^ncore sept Jours, et qui finit le 21 juillet, parce que ce qui reste à en rap-

76 MÉMOIRES

porter s'entendra mieux après avoir vu d*un même coup d'oeil cette princesse tout entière, au hasard peut-être de quelques légères redites de' ce qui se trouve d'elle Ici en différents endroits.

Madame la duchesse de Berry a fait tant de bruit dans l'espace d'une très-courte vie que, encore que la matière en soit triste, elle est curieuse et mérite qu'on s'y arrête un peu. Mée avec un esprit supérieur, et quand elle le voulait également agréable et aimable, et une Ggure qui imposait et qui arrêtait les yeax avec plaisir, mais que sur la fin le trop d'embonpoint gâta uif peu, elle parlait avec une grâce singulière, une éloquence natu- relle qui lui était particulière , et qui coulait avec ai- sance et de source, enfin une justesse d'expressions qui surprenait et charmait. Que n'eût-elle point fait de ces talents avec le roi et madame de Maiutenon, qui ne voulaient queraimer,avec madamela duchesse de Bour- gogne, qui l'avait mariée, et qui en faisait sa propre chose, et depuis avec un père régent du royaume, qui n'eut des yeux que pour elle, si les vices du cœur, de i^esprit et de l'âme, et le plus violent tempérament n*a- vaient tourné tant de belles choses en poison le plus dangereux. L'orgueil le plus démesuré et la fausseté la plus continuelle, elle les prit pour des vertus, dont elle se piqua toujours, et l'irréligion, dont elle croyait parer son esprit, mit le comble à tout le reste.

On a vu en plus d'un endroit ici son étrange conduite avec M. le duc de Berry, son horreur pour une mère bâtarde; ses mépris pour un père qu'elle avait dompté ; ses extravagantes idées à l'égard de Monseigneur; son désespoir de rang et d'ingratitude pour M. le duc et madame la duchesse de Bourgogne, à qui elle devait tout ; son peu d'égards pour le roi et pour madame Maintenons sa haine déclarée pour tous ceux qui avalent

DE SAINT-SIMON. 17

contribué à son mariage, parce que, disait-elle, il lui était insupportable d'avoir obligation à quelqu'un; ses . grossières tromperies et ses hauteurs; Tinégalité d'une conduite si peu d'accord avec elle-même; enfin jusqu'à la honte de l'ivrognerie complète et de tout ce qui ae- . compagne la plus l>asse crapule en convives, en ordures , et en impiétés. On a vu que, dès les premiers jours du mariage, la force du tempérament ne tarda pas à se dé- clarer, les indécences Journalières en public, ses courses . après plusieurs jeunes gens avec peu ou point de mesu- '. res, et j<«^qu'à quelles folies fut porté son abandon à la . Haye, ensuite à Riom,«nfiuses projets d'avoir de grands noms et des braves dans sa maison pour se faire comp- ter entre l'Espagne et son père, se tourner du côté qui lui semblerait le plus avantageux des deux, se figurer que cela lui serait possible, usurper aussi le rang de reine en plusieurs occasions, et une fois de plus que reine, avec les ambassadeurs.

Ce qui parut le plus extraordinaire fut l'étonnant contraste d'un orgueil qui la portait sur les nues, et de la débauche qui la faisait manger non-seulement avec quelques gens de qualité, elle dont le rang ne souffirait point d'autres hommes à sa table qne des princes du sang, même en particulier uniquement et à des parties . de campagne, mais d*y admettre le père Riglet, jésuite, qui en savait dire des meilleures, et d'autres espèces de . canailles, qui n'auraient été admis dans aucune hon- nête maison, et souper souvent avec les roués de M. le duc d'Orléans, avec lui et sans lui, et se plaire à exciter leurs gueulées et leurs impiétés. Ce court crayon rap- pelle en peu de mots ce qu'on a vu épars ici plus au .long à mesure que les occasions s'en sont présentées, quoique écrit le plus succinctement qu'il a été possi- blC; gui a montré jusqu'à quel point elle manquait de

78 ii£ifonis$

tottt JugemfDt et do tout bonoéto et m^menatQrel i timent.

Parmi une dépravaition si universelle et si publique , elle était indignée qu'on osflt en parler. Elle débitait hardiment qu'il ix'était jamais pern^is de parler des per- sonnes de son rang, non pas même de blâmer ce qui pouvait le mériter dans leurs actions les plus publiques, et qu*on aurstit vues soi-même, combien moins de ca qui ne se passait qu'en particulier, C'est ce qui l'irritait contre tout le monde, comme d*un droit sacré violé ea sa personne, le plus criminel manquement de respect, et le plus indigne de pardon,.- Sa mort aussi fut uu étrange spectacle» C'est maintenant à quoi il faut re- venir,

{.es longues douleurs dont elle fût accablée ne purent Ja persuader de penser à cette vie par un régime néces- saire à son état, ni k celle qui la devait bientôt suivre, jusqu'à ce qu'enfin parents et médecins se crurent obli- gés de lui parler un langage qu'on ne tient aux princes de ce rang qu'à grand'peine dans la plus urgente exti*é- mité, mais que l'impiété de Chirac déconcerta^ Néan- moins i comme il fut seul de son avis, et que tous les autres, qui avaient parlé, continuèrent à le faire, elle se soumit aux remèdes pour ce monde et pour l'autre. Elle reçut ses sacrements à portes ouvertes, et parla aux assistants sur sa vie et sur son état, mais eu reine de J'un et de l'autre. Après que ce spectacle fut fini, et qu'elle se fut renfermée avec ses familiers, elle s'applau- dit avec eux de la fermeté qu'elle avait montrée, et leur demanda si elle n'avait pas bien parlé , et si ce n'était pas mourir avec grand^&ur et courage.

Un peu après, elle ne retint que madame de Mouchy, lui indiqua clef et cassette, et lui dit de lui apporter son )>aguier; il fut apporté et ouvert. Madame la duchesse

DE SAWT^IMON. 70,

Beriry lu) un fit m pr^nt »pr«i quantité 4'4Utr6s; car, ootr« g% qu'elle uvait eu iQuv«nt| il n'y avait guèrç. de Jonrf , dtpui? qu'elle était malade , qu'elle n'en tirât tout ee qu'elle pouvait, louveqt de l'aig^t et des pler-. reriea s le moins était de» bîjpui^. Ce baguler valait seul. plua de 800|000 éçus, Jjx Mouohy, tout avide qu'elle était, ne laissa pas d'en être tout étourdie. Elle sortit et le montra à son mari. C'était le $oir. M, le duo et ma- dame la ducliesie d'Orléans étaient partis. Le mari et la femme eurent peur d'être accusés de vol, tant leyr ré* j^tatlon était bpnne, Ils crurent donc en devoir dire quelque ehose i ce qui leur était le moins opposé daps la maiion, ila étalent généralement hais et méprisés^ Jie l'un à l'autre la chose fut bienti^t sue, et vint à madame de ^int^Simon. Elle connaissait ce baguier et an fut il étonnée, qu'elle crut en devoir informer M. le due d'Orléans, à qui elle le manda sur*le-cbamp. L'état était madame la dueb^sse de Berry faisait qu'on ne le Q906bait guère h la Muette, on se tenait dans un ialoQ. If &4ama de Moucby» voyant que raffaire du ba- gutff devepp^t publique et réuesissait mai , s'approcha fort ambarriiMéa de madame de Saint-3imon, lui conta f^mment eala «'était passé, tira )e baguier de sa poche, et le lui montra. Madame de Saint-Simon appela les dan^ lei plus proches d'où elle était pour le voir aussi,' et devant ellea (car elle ne les avait appelées que dans ne dç89^in), ella dit h madame de Moucby que c'était un Smu présent, mais qu'il était si beau qu'elle lui con- leillait d'çn all^r rendre compte au plusi tôt à M. le duc d'OrléanSi et le lui porter. Ce conseil, et donné en pré- face de témoin^, embarrassa étrangement madame MPUcby- £lle répondit néanmolos qu'elle le ferait; et lllf retrouver vm mrii avec qui elle monta dans sa

80 MËMOiaes

Le iendemain matin ils furent ensemble au. Palais- Koyal, et demandèrent à parler à M. le duc d'Orléans, qui, averti par madame de Saint-Simon , les fit aussitôt entrer, et sortir le peu qui était dans son cabinet; car il était fort matin. Madame de Mouchy, son mari présent, fit son compliment comme elle put. M. le duc d'Or- léans, pour toute réponse, lui demanda était le ba- guier. Elle le tira de sa poche et le lui présenta. M. le duc d'Orléans le prit, Touvrit, considéra si rien n'y manquait (car il le connaissait parfaitement), le refer- ma, tira une clef de sa poche, l'enferma dans un tiroir de son bureau , puis les congédia par un signe de tête, sans dire un mot, ni eux non plus. Ils firent la révé- rence, et se retirèrent également outrés et confus. Ooc- ques depuis ils ne reparurent à la Muette. Bientôt après M. le duc d*0rléans y arriva, qui, dès qu'il eut vu un moment madame sa fille, prit madame de Saint-Simon en particulier, la remercia beaucoup de ce qu'elle lui avait mandé et fait, lui conta ce qu'il venait de faire, et que le baguier ne sortirait plus de ses mains. Il était si en colère de cette effronterie, qu'il ne put se tenir d'en parler dans le salon en termes fort désavantageux pour M. et madame de Mouchy, au grand applaudissement de toute la compagnie, même jusque des valets.

Je ne sais si l'absence de la Mouchy fit quelque im- pression heureuse sur madame la duchesse de Berry ; mais elle n'en parla jamais, et peu après elle parut fort rentrée en elle-même, et souhaita de recevoir encore une fois Notre-Seigneur. Elle le reçut, à ce qu'il parut, avec beaucoup de piété, et tout différemment de la pre- mière fois. Ce fut l'abbé de Gastries, son premier aumô- nier, nommé à l'archevêché de Tours^ qui le fut après d'Alby, et enfin commandeur de Tordre, qui le lui admi- nistra et qui le fut chercher à la paroisse^de Passy , et l'y

DE SilIMT*SIlfON. SI

Nforta, Bnivi de M. le due d'Orléans et de H. le due de Chartres. Cet abbé fît une exhortation courte, belle, touchante et tellement convenable, qu'elle fat admirée de tout ce qui Tentendit.

Dans cette extrémité les médecins ne savent plus que faire, on a recours à tout. On parla de Félixir d'un nommé' Garus, qui faisait alors beaucoup de bruit, et dont le roi a depuis acheté le secret. Garus fut donc mandé et arriva bientôt après. Il trouva madame la du- chesse de Berry si mal qu'il ne voulut répondre de rien. Le i*emède fut donné et réussit au delà de toute espé- rance. Il ne s'agissait plus que de continuer. Sur toutes choses, Garus avait demandé que rien sans exception ne fftt donné à madame la duchesse de Berry que par lui, et cela même avait été très-expressément commandé par H. le duc et par madame la duchesse d'Orléans. ' Madame la duchesse de Berry continua d'être de plus en plus soulagée, et si revenue à elle-même, que Chirac craigQit d'en avoir l'affront, et prit son temps que Ga- rus dormait sur un sofa, et avec son impétuosité pré- senta un pui^atif à madame la duchesse de Berry, qu'il lui fit avaler sans en dire mot à personne et sans que deux garde-malades, qu'on avait prises pour la servir^ et qui seules étaient présentes, osassent branler devant lui. L'audace fut aussi complète que la scélératesse, car M. le duc et madame la duchesse d'Orléans étaient dans le salon de la Muette. De ce moment à celui de re- tomber pis que l'état d'où l'élixir l'avait tirée, il n'y eut presque point d'intervalle. Garus fut réveillé et ap- pelé. Voyant ce désordre, il s'écria qu'on avait donné un purgatif qui, quel qu'il fût, était un poison dans l'é- tat de la princesse. Il voulut s'en aller, on le retint, on le mena à M. le duc et madame la duchesse d'Orléans. Grand vacarme devant eux, cris de Garus, impudence

s.

it MilUMMê

CMmt H hoMêim iaiis égête à iMtenir «0 4»'U jivaiC fsit. 11 ne ptmnït U nier, parée 4i»e deiti gar<- dfi Avaient éU M^rf0§ée§ el l'ayaleot dit. Madame la duchesse de Berry, pendant ce déliait teadait à «a fi» fana que CWrae ni fiarua evaseal de reaiaiiree. Elle dwraeependaiii le reile da la journée et ne mettrai qw aurle miaait* Ckirae, voyant avaaeer rageiiie« trayerea la ehambrey et faisant uae révér eaee d'in»ulte an pi«à 4n Ut, qui était nuYert, lui aoubaita un bon voyage en lermea éi|uivaJenta, 44 de ee paa a'en alla à Paria, Lit 4iierveil)ee»t qu'il n'en fut wtr» cboie^et qu'il dmeum auprès de M^ le dued'Orléana eemoe auparavant. : Depuia la l^ènrté, pour ne 99» employer un autre noni| que M. le due d'Oriéana avait eue de parler è mar dame la duebeMe de Berry d'un avîa qi»e je lui avun donné, ai iwpmianl à Tun et à l'autre, au lieu d'en pro- fiter, et de la baine qu'elle en nençut, ee qui Arriva dès les pnemiers mois de son mariage, je ne la vis plus qu'aux œeaaloas indispensableB, qui n'arrivaient presque ja- mais, et d'ailleurs quand il n'en arrivait point, une foia ou deux l'an tout au plus, à une beure publique, et un instant à chaque M§. Madame de Saint-Simon, voyant que la fin s'apprœbait, et qu'il n'y avait personne a la Muette avee qui M* le due d'Orléans fût bien libre, rae .manda qu'dle me eoaseillait d'y venir pour être auprès ^e lui dans ees tristes moments. Jl me parut en effet que mon arrivée lui fit plaisir, et que je ne lui fus pas ja- utile au soulagement de s'épancher en liberté avec moi. Le reste du jour ae passa ainsi et à entrer des moments dans la chambre. Le aoir je fus presque toujours seul auprès de lui.

Il voulut que je me chargeasse de tout ee qui devait ae faire auprès de madame la duchesse de Berry, sur l'ouverture de son corps, et le secret en eas qu'elle ae

DE lAlIfT'fDfON. M

IfOvràrgfOiM, sur tooi Its déttili qui demnodai^nt ises wif$ê el M déeiiloiif pour n'être poiot importuné de eti ebo4M tottcbtiitef , et de tout ce qui regerdiiit le$ fuoé? milles et les ordres qu'il y evait i y donner. Il me pari« avee toute sorte d'amitié et de confiance, ne voulut point qu'ensuite Je lui demaiida$ie ses ordres sur rien, et dit en passant à toute la maison de la princesse, qui se trouvait toute rassemblée» qu'il m'avait donné ses ordres, et que c'était à moi, qu'il en avait chargé, à les donner sur tout ce qui pourrait demander les siens. Il me dit de plus quHI ne comptait plus madame de Mou^ chy pour être de la maisoU; avec sa chimère de charge de seconde dame d'atours ; qu'elle avait perdu sa fille, qu'elle l'avait pillée; n'oublia pas le baguier qu'il lui «valt 6té, et me chargea, conjointemeqt avec madame de Saint-Simon, d'empêcher qu'eliedemeurét à la Muette al elle s'y présentait, encore plus de lui laisser faire au«^ cuoefouetimi, ni d'entrer dans les carrosses pour accom- pagner le corps à Saint-Denis, ou le cœur au Val- de- Grâce.

Je proposai à M, le duc d'Orléans qu'il n'y eût ni garde du corps, ni eau bénite, ni aucune cérémonie; que le convoi fût décent, mais au plus simple, et les suites de même, surtout qu'au service de Saint-Denis, on nejpouvait éviter le cérémonial ordinaire, il n'y eût point d'oraison funèbre ; Je lui en touchai légère- ment les raisons, qu'il sentit très-bien, me remercia, et convint avec moi que les choses passeraiept ainsi, et que de sa part je les ordonnasse de la sorte. Je fus le plus court que Je pus avec lui sur ces funèbres ma- tières, et je le promennîs tant que je pouvais de temps en temps dans les pièces de suite de la maison et dans l'entrée do jardin, et le détouruais de la chambre de Ifi oourwt^ i^^tfAPt qu'il me fut possiW«<

84 MEHOULES

Le 8of r bien avancé, et madame la dachesse de Berry de plus mal en plus mal et sans connaissance depuis que Chirac l'avait empoisonnée, comme on a vu en son lieu que les médecins de. la cour en firent autant au mare- clial de Boufflers, en pareil cas, à Fontainebleau, et avec même succès, M. le duc d'Orléans rentra dans la chambre et approcha du chevet du lit, dont tous les ri» deaux étaient ouverts; jene l'y laissai que quelques mo- ments et le poussai dans le cabinet, il n'y avait per- sonne. Les fenêtres y étaient ouvertes, il s'y mit appuyé sur le balustre de fer, et ses pleurs y redoubièreat au point que j'eus peur qull ne suffoquât. Quand ce grand accès se fut un peu passé, il se mit à me parler des mai- heurs de ce monde et du peu de durée de ce qui y est (a plus agréable. J'en pris occasion de lui dire ce que Dieu me donna, avec toute la douceur, Ponction et la ten- dresse qu'il me fut possible. Non-seulement il reçut bien ce que Je lui disais, mais il y répondit et en pro- longea la conversation.

Après avoir été plus d'une heure, madame de Saint-Simon me fit avertir doucement qu'il était temps que je tâchasse d'emmener M. le duc d'Orléans, d'au- tant plus qu'on ne pouvait sortir de ce cabinet que par la chambre. Son carrosse était prêt, que madame de Saint-Simon avait eu soin de faire venir. Ce ne fut pas sans peine que je pus venir doucement à bout d'arra- cher de M. le duc d'Orléans plongé dans la plusamère douleur. Je lui fis traverser la chambre tout de suite, et le suppliai de s'en retourner à Paris. Ce fut une autre peine à l'y résoudre. A la fin il se rendit. Il voulut que je demeurasse pour tous les ordres. Il pria madame de Saint-Simon avec beaucoup de politesse d'être présente à tous les scellés , après quoi je le mis dans son car- rosse, et U 6'en alla. Je rendis ensuite à madame de

DE SAINt-SIMOlil. M

Saint-Simon les ordres qu'il m'avait donnés sur Tou- verture du corps , pour qu'elle les fit exécuter, et sur tout le reste , et je l'empêchai de demeurer dans le spec- tacle de cette chambre il n'y avait plus que de i'kar- leur.

Enfin , sur le minuit du 21 juillet, madame la du- chesse de Bcrry mourut, deux jours après le forfait de Chirac. M. le duc d'Orléans fut le seul touché. Quelques perdants s'affligèrent; mais qui d'entre eux eut de quoi subsister ne parut pas même regretter sa perte. Madame )a duchesse d^Orléans sentit sa délivrance , mais avec toutes les mesures de la bienséance. Madame ne s'en contraignit que médiocrement. Quelque affligé que fût M. le duc d'Orléans, la consolation ne tarda guère. Le joug auquel il s'était livré, et qu'il trouvait souvent pe- sant, était rompu. Surtout il se trouvait affranchi de la déclaration du mariage de Riom et de ses suites, embar- ras d'autant plus grand, qu'à l'ouverture du corps, la pauvre princesse fut trouvée grosse ; on trouva aussi un dérangement dans son cerveau. Cela ne promettait que de grandes peines et fut soigneusement étouffé pour le temps. ^

Sur les cinq heures du matin, c'est-à-dire cinq heares après cette mort, la Vrillière arriva à la Muette, il jnit le scellé en présence de madame de Saint-Simon. Dès que cela fut fait, elle monta dans son carrosse avec lui, que les gens nécessaires au scellé suivirent dans le carrosse de la Vrillière , et js'en allèrent en faire autant à Meudon, puis au Luxembourg , de au Palais- Boyal pour en rendre compte à M. le duc d'Orléans , après quoi madame de Saint-Simon revint à la Muette, une plus cruelle nuit Tatlendait par l'horreur de ses fonctions à l'ouverture du corps, de laquelle j'allai ren- dre compte à M. le duc d'Orléans, et de l'exécution de

8* MÉMOmCi

%tê drdr««, I4 eorpi fut dépose entuite éUm h ehaptffi» le la Bluetto sans être gartë, Us messes bassei fu^ rent continuelles tous les matins. le m'établis à Passy chez M. et madame de LavMii

pour être plus près de la Muette, sans y être toujours » d*oà j'allais presque tous les Jours voir M. le due d'Or- léans , outre tes Jours de conseil de régence. Comme ii n'y eut point de cérémonie, tout le monde fut dispensé des manteaux et des mantes au Palais«Royal, oiion sa présenta en deuil , mais en habits ordinaires. Il no se trouva point de testament, et madame la duchesse de Berry ne donna rien à personne, que ce que madame de Mouehy s'était fait donner. Elle jouissait de 700,000 livres de rente , sans ce que depuis la régence elle tirait de M. le duc d'Orléans.

Le soir du samedi 22, Tabbé de Castries , nommé à Tarchevêché de Tours et son premier aumônier, porta le cœur au YaNde Orâee , ayant à sa gauche mademoiselle de la Rocbesur^Yon, madame de Saint-Simon au-devant et la duchesse de Louvigny nommée par le roi. Madame de Brassac, dame de madame la duchesse de Berry , à une portière, et cê^qui fut fort étrange , la dame d'hon- neur de madame la princesse de Gonti, mère de made- moiselle de la Roche-sur-Yon , à Taiatri, Le deuil du roi fut de six semaines, celui du Palais^Royal de trois mois par respect du rang, et madame de Saint-Simon drapa pour six mois, parce qu'elle avait, comme on Ta vu en son lieu , drapé par oKcès de complaisance à d'autres deuils oii M. le duc de Berry drapait sans que le roi drapât.

Le dimanche 23 Juillet, sur les dix heures du soir, te corps de madame la duchesse de Berry fut mis dans un carrosse dont les huit chevaux étaient capasaçonuét. irn'y eut aucune tenture à la Afuette. L'abbé de Cas«

DEIAUrMUION. »

it iM 9félrM tuiYfttonl; dniii un Mtr» Mrrom » #t les dames de madame la duchesM B^riy dfiDi Ufi autre* Il n'y eut qu'une qiianiiitgiiif de0ambeauj( portés pav lee. pages et eei g»rde». Le eonvoi psiss par Ifi bots da Bwlagae et la plalQe de Salqt^D^aii , avec beaur «oup de eîeipUeité , «t fut reçu mtoe dans réglite 4a l'abbaye.

La Teille du eenvel , M. le duc d*OrHa<is, gaui qujs Je lui en parlaMè , me dit que roi conservait i, ma* dame de Saint-Simon ses appointements en «qtiçr qqi étalent de 91 ,000 livres. Je l'en remeroiai, et en même ttnps je lui dis que ce nrait faire à madame de Saint- Simon et k moi la grAee entière, de conserver aux dames de madame iaducbe»»e de Berry leurs appointements; Il me les aeeorda sur«le-ebamp ; ensuite je lui demandai la même gréée pour la première femme de chambre qui était une iilie d'un singulier mérite . Je l'obtins aussi. - ka sortir du PalaiS'^Royal , j'allai ji la Muette» je dis àmedame de Saint<'Simon ee que je venais de faire; alleenvoya prier toutes les dames de venir dans sa cham- bre , et leur manda que j'y étais et que j'avais à feur parler* J'eus la malice de ne leur rieo dire jusqu'à ce que toutes fussent arrivées ; alors je leur appris les grâces du régent, qui leur conserva aussi en même temps leurs logements au Luxembourg. La Joie fut grande et sans eontrainte , et je fus bien embrassé; je leur conseillai 4'aller toutes ensemble le lendemain remercier M. le duc d'Orléans; elles le firent et furent reçues de très- boaua grâee« Êb même temps, madame de Saint-Simon lui remit l'appartement qu'elle avait au Luxembourg» et lui denunda de le rendre è mademoiselle deLangeais et i ses firères qui l'avaient auparavant, et elle l'obtint. Oo a yu eillenra que madame de Saint-Sfmon ne s'en ^t Jamais servie, mais on n'evalt pa« vpom ie re^

Si MfillOIRES

prendre, et qu'il parût qu'elle n'avait poiot d'apparte- ment au Luxembourg.

Madame de Mouchy fit demander une audience à H. le duc d'Orléans qui ne voulut pas la voir, et lui fit dire d'aller parler à la Yrillière. Elle y fut donc avec son mari. Elle y reçut l'ordre de sortir tous deux en vingt- quatre heures de Paris et de n'y pas revenir. Longtemps après ils y revinrent, mais aucun des événements arri« vés dans la suite n'a pu les rétablir dans le monde, ni les tirer d'obscurité, de mépris et d'oubii.

Les spectacles furent interrompus huit jours à Paris.

M. le duc d'Orléans , dès les premiers Jours, envoya chercher Dumont, lui rendit le gouvernement de Meu- don , et lui ordonna d'y faire revenir tous les gens qui y étaient lorsque madame la duchesse de Berry eut Meudon, et que leurs emplois leur seraient rendus. On peut juger en quel état tomba Riom en apprenant à l'armée une aussi terrible «nouvelle pour lui ; quel af- freux dénoùment d'une aventure plus que romanesque, au point qu'il touchait à tout ce que l'ambition peut procurer même de plus imaginaire; aussi fut-il plus d*une fois sur le point de se tuer, et longtemps gardé h vue par des amis que la pitié lui fit. Il vendit bient6t après la fin de la campagne son régiment et son gouver- nement. Gomme il avait été doux et poli avec ses amis, il en conserva , et fit bonne chère avec eux pour se con- soler; mais au fond il demeura obscur, et cette obscu- rité l'absorba.

Le service de maaame la duchesse de Berry se fit à Saint-Denis avecles cérémonies accoutumées, mais sans oraison funèbre, les premiers Jours de septembre.

Madame de Saint-Simon , qui , comme on l'a vu en son lieu , avait été forcée , et moi aussi , à consentir qu'elle fût dame d'honneur de madame la duchesse de

DE SAINT-SIMON. 69

Berry, n'avait pu, en aucnn temps, trouver le moindre Jonr à quitter cette triste place. On avait pour elle toute sorte de considération , et on lui laissait toute sorte de liberté; mais tout cela ne la consolait point de cette place, de sorte qu'elle sentit tout le plaisir, pour ne pas dire toute la satisfaction , d'une délivrance qu'elle n'at- tendait pas d'une princesse de vingt-quatre ans. Mais Textrème fatigue des derniers jours de la maladie et de ceux qui suivirent la mort , lui causèrent une fièvre ma* ligne dont elle fut six semaines à l'extrémité dans une maison que Fontanieu lui avait prêtée à Passy pour prendre l'air et des eaux de Forges , et s'y reposer ; elle fut deux mois à s^en remettre. Cet accident, qui me pensa tourner la tête , me séquestra de tout pendant deux mois sans sortir de cette maison et presque de sa chambre , sans ouïr parler de rien , et sans voir que le peu de proches ou d'amis indispensables. Lorsqu'elle commença à se rétablir, je demandai à M. le duc d'Or- léans quelques logements au château neuf de Meudon. Il mêle prêta tout entier et tout meublé. Nous y passâ- mes le reste de l'été et plusieurs autres depuis. C'est un lieu charmant pour toute espèce de promenades. Nous comptions de n'y voir que nos amis , mais laproxi- inité nous accabla de monde, en sorte que tout le châ- teau neuf fut souvent tout rempli, sans les gens de sim- ple passage.

Pour ne plus revenir à la même matière, le deuil de madame la duchesse de Berry eut une chose jusqu'alors sans exemple, et qui n'en a pas eu depuis : c'est que le roi ne le portant que six semaines, la cour ne comptait pas le porter davantage, parce que les deuils de cour ne reportent que par respect pour le roi, et se prennent et w quittent en même temps que lui. Cependant il y eut ordre de le continuer au delà du roi et de le porter trois

10 NfNOniBS

mofg I c'êst«à*dir# w\mX qw M, le duc d'Orléau le porta.

Les logemenu au Luxembourg furent conservés aux ienji premiers officiers et au premier mettre d'bfttel ; et le chevalier d'Hautefort , premier écuyer, obtint de conserver leg livrées et un carrosse ànx armes de ma- dame la duchesse de Berry, sur le dernier ej^emple de Sainte*Maure , premier écuyer de feu M. le duc de Berry.

Le rot alla voir sur cette mort Madame} M. le dpç et madame la duchesse d'Orléa»»*

DE SAIPiTtilNON Ot

^mmr^sxir II f'iiw n' iti' iti } - i ■^t^t^t

CHAPITRE DXXXIU.

Le roi «a Louvre en viiiie Um^9 h$ loadémies. ^ M. ei m(i« dainQ clii Maine fort reliicbrs. ^ Aveuli de U duchesse d|i AUine. '— Wisérflbje comédie eq(re elle et sun mari. Le se- crétaire du prince de Çellamare mis au cbAleau de Saumur, -^MM. d^Alleroans, Renaud et le père Mallebranehe , quels. -" Mémoire d'Âliemans sur la manière de lever la taille. La Muette donnée au roi , et le gouvernement à Pezé. Fa- veurs pécuniaires à madame la princesse de Gonti et à Lautree.

Toutes pensions se paient. i^ Forte augmentation de troui pa. -^ Le gouvernement de Daupbiné acbeté à la Feuilladê peur M. le due de Ch«p(rei. -<- La Yriliicre présente au roi les députés 4rs étpt# de X^anguedoo de préférence k MailUboiS| lieutenant général de la province. Extraction de MailleboiSt

Belle action des moines d^Orcamp, -^ Madame la duebesse d*Orléiins refuse audience à tous députés d^états depuis la pri- son du duc du Maine. te duc de Ricbelieu peu k peq en liberté.

U rpi , qui était depuis trois seroaipeu daos l'appar^ temeot de h reine-mère «u Louvre pour laisser pettoyer les Tuileries , alla , peodaut ce séjour, voir toutes les académies et le balancier. l.e maréchal de Villeroy YQulut parler aux Académies française , des sciences et des belles^lettres ; ou pe comprit pi pourquoi ni trop ce qu'il y dit; les directeurs de ces académies firent ebacua une harangue au roii qui retourna après aui Tuileries.

Madame du Maine obtint d'aller demeurer dam m

M MÉMOIEES

château voisin de Gh&Ions-sur-Saône, la Btllarderie la fut conduire, et le duc du Maine, celle de chasser au- tour de Dourlens , mais sans en découcher. En même temps le secrétaire du prince de Gellamare, qui avait eu enfin permission de retourner en Espagne, fut arrêté en chemin à Orléans, et mené dans le château de Saumur. C'est que la duchesse du Maine avait enfin commencé à parler, à avouer beaucoup de choses, peut-être à en ca- cher davantage; car, comme je Tai dit au commence- ment de cette affafre , et pourquoi, je n'y ai jamais vu bien clair, et Je suis très-persuadé que M. le duc d'Or- léans , qui sûrement en a su davantage, en a ignoré plus qu'il n'en a su, et que l'abbé Dubois s'est bien gardé de ne retenir pas pour soi tout seul le fond et le très-fond de l'affaire, n'en a dit à son maître que ce qu'il n'a pu lui cacher, et lui a soigneusement ta tout ce qui ne le conduisait pas aux vues que j'ai expli- quées.

Madame du Maine avoua donc enfin, par une espèce de mémoire qu'elie envoya , signé d'elle , à M. le duc d*Orléans, que le projet d'Espagne était véritable, nomma comme complices ceux dont j'ai parlé , mais fort diversement. Elle y traita Pompadour avec un grand mépris, et les gens de peu qui étaient arrêtés, confirma la chimère du duc de Richelieu sur Bayonne pour avoir le régiment des gardes, et de Saillant qui y avait aussi son régiment , et qui s'était laissé entraîner. Boisdavid y était fort chargé, et Laval plus qu'aucun autre , comme la clef de meute, l'homme de confiance et d'ex- pédients, qui conduisait Cellamare en beaucoup de choses, le seul qui allât directement de lui à elle et d'elle à lui , qui avait la créance de la noblesse qui leur était attachée , et qu'il savait conduire il convenait sans leur rien dire qu'avec grande mesure pour les temps

DE SAINT-SIMON. 99

et pour le ehoix des personnes; enfin qu'ils avalent compté de faire une révolte à Paris et dans les provin- ces contre le gouvernement, de le changer, d'y faire déclarer le roi d'Espagne régent , de mettre à la tête de > toutes les affaires et de toutes lés troupes celui que le roi d'Espagne nommerait pour exercer la régence en son nom et en sa place , de faire enregistrer ces changements ' dans tous les parlements, et que pour opérer ces cho- ses, ils avaient formé un grand parti en Bretagne, avec promesse réciproque que le roi d'Espagne leur rendrait tons leurs privilèges, tels qu'ils en jouissaient du temps d'Anne de Bretagne et des deux rois successivement ses éponx , Charles VIII et Louis XII, et que la Bretagne recevrait toutes les troupes que le roi d'Espagne vou- drait envoyer en France, et lui livrerait le Port-Louis pour en être le seul mattre absolu. Plusieurs Bretons furent nommés; je n'ai point su qu'aucun membre des parlements de Paris et de Rennes l'ait été , peut-être bien M. le duc d'Orléans l'a-t-ii ignoré lui-même. Si elle a chargé des seigneurs de la cour qui ont montré avoir graod'peur, mais qui ne furent pas arrêtés, c'est encore ce qui n'est pas venu jusqu'à nioi.

Laval, interrogé à la Bastille sur ces aveux, entra en furie contre la duchesse du Maine, jusqu'à lui donner toutes sortes de noms, s'écria que c'était bien la dernière personne dont il aurait soupçonné la faiblesse et Tinfa- iBie de révéler et de perdre ses amis, qu'il y avait plus de dix ou douze ans qu'il la voyait peu en public, très- fréquemment en secret ; que c'était elle qui l'avait em- barque danis toute cette affaire, dont la colère lui fit dire plusieurs détails, sans que ces détails soient reve- \\\!a àmoi ni à personne qu'à M. le duc d'Orléans, qui, à ce que je crus voir, n'en fut méine que légèrement luitruit| et ne Us approfondit pas.

91 . HÉM0UIE9

Un Itul ftit lu : e*est qu'une nuit, Aprëi avoir été êoa^ per à i'Arienal, madame du Maine allant en botine for- tune Voir Gellamafe lànl valete^ n'ayant que quelques gens affldéi dedans et derrière son earroiseï et Laval la nenantàtt lieu de cocher et sans flambeaux, elle fut aoerochée par un autre carrosse, dont ils eurent toutes les peines du monde à se débarrasseri et la plus grande frayeur d'en être reconnus.

' Ge furent ces aveux qui valurent plus de liberté à M. et à madame du Maine, et qui firent mettre à Sau« mur |0 slcrétaire de Geliamare. Ge fut aussi com- mença cette comédie entre eux deux, dont qui que ce soit ne put être la dupe. Ges aveux furent accompagnés de toutes sortes d'assurances et de protestations que le dne du Maine n'avait jamais su un mot de toute cette affaire; qu'ils n'avaient garde d'en rien laisser aperce- voir à sa timidité naturelle, car, pour le sauver, elle ne le ménageait pas; qu'ils se seraient exposés à voir rom- pre leur projet à Tinstant, et très-possiblement encore à la révélation qu'il en aurait faite dans la peur ou il en aurait été; que leur plus épineux embarras avait été de se cacher de lui, ce qui avait souvent retardé et quelque- fois déconcerté toutes leurs mesures par les contre- temps des rendez- vous et la fréquente nécessité de les abréger. Ge fut à celte momerle que tout l'esprit de la duchesse du Maine s'aiguisa, comme celui du duc du Maine, quand il apprit ces aveux, à jurer de sou igno- rance, de son aveuglement, de son imbécillité à ne s'être ni aperçu ni même douté de rien, à détester le projet et ceux qui y avaient embarqué sa femme, et a se déchaî- ner contre elle avec peu de ménagement,

M* le due d'Orléans me conta toutes ces choses en at- tendant qu'il en parlât au conseil de régence. Il eut l'air avec moi de mépriser la conspiration, et de rire de

DE SàSS^'ÊBÊM. H ,

Mfflédté étttfe le mâH 6t U femmi^ di mél«*p€af du dâc du Maine 6t de l'usage que madams du Maine ne cloutait paa de fbire de ion esprit à cet égard^ et de loo s€xe et de sa naissance pour elle>^niéme, et du pleia succès qti'elle s'en promettait sûrement. Je me eonten« tai de sourire et de lui répondre un peu dédaigneusement que je serale bien de moitié avec elle, parce qu'il n'est rien de Si certain Que de persuader qui veut absolument 4tre persuadé, et alissitôtJ^cliaDgeai de discours^ il y avait longtemps que nous ne nous étions parié de cette sifiiire. Il sentait bien que J'avais raison ; mais il sentait «leore plue le poids du joug de l'abbé Dubois, et j'a>ais bien reconnu ^ comme je l'ai dit plus haut, à quoi abouti* ralt tout ce vacarme^ et i^lndignatlon m'avait fermé la bouehe là-dessus. On verra bientôt les suites de ces a^Sttk sur la Bretagne, et à quel point la comédie fut poussée entre M. et madame du Maine.

Quoique je fasse profession dans ces Mémoires de ne les charger pas de deux matières, dont Tune a produit une infinité de volumes, qui sont entre les mains de tout le monde) et dont Tautre n'en fournirait guère moins ^ son étendue et l'excès de ses révolutions , je veux dire la constitution Vnigenitus et la finance, il se trouve néanmoins en mon chemin des choses là-dessus que Je me crois quelquefois obligé de raconter.

La taille et la manière de la lever plud a chargé que la taille même avaient été un objet sur lequel on avait fans cesse médité depuis la régence. Les inconvénients en étaient extrêmement moindres en Languedoc et en Bretagne; mais c'étaient les Seuls pays d'états : car le peu d'autres pays d* états sont si pêlitâ, et objets si peu considérables, que ce n'étaient pas des objets. M. d'Aile- maQ8,qui était Un homme fôft distingué parmi la no* blesse du Férigord par sienne et par son mérite, et

H pnhiiftmB»

qai, depuis qaMI s'y était retiré, y était eonsidéré par tout ce qui y vivait, comme un arbitre général, à qui chactto avait recours pour sa probité, sa capacité et la douceur de ses manières, et comme un coq de province, il vivait très-lionorablement, était venu faire un tour à Paris, revoir ses anciens amis» et il en avait .beaucoup, et quelques-uns fort considérables; car il avait longtemps vécu à la cour et à Paris, il s'était fait généralement estimer. Il était des miens dès ma Jeunesse, et son fils aussi, qui est devenu lieutenant co- lonel du régiment du roi infanterie, brigadier et com- mandeur de Saint-Louis, et qui n'a quitté que par une grande blessure à la bataille de Parme, avec des pen- sions, parce qu'elle l'avait mis hors d'état de servir. Le père et le fils avaient beaucoup d'esprit, de savoir et de monde. Je les avais connus chez le célèbre père Malle- branche, de rOratoire, dont la science et les ouvrages ont fait tant de bruit, et la modestie, la rare simplicité, la piété solide ont tant édifié, et dont la mort dans un âge avancé a été si sainte, la même année de la mort du roi.* D'autres circonstances l'avaient fait connaître à mon père et à ma mère. Il avait bien voulu quelquefois se mêler de mes études; enfin il m'avait pris en amitié, et moi lui, qui a duré autant que sa vie. Le goût des mêmes sciences l'avait fait ami intime de MM. d'Alle- mans père et fils, et c'était chez lui que j'étais devenu le leur. Cette préface semble bien étrangère à ce qui est annoncé. Elle y va pourtant paraître nécessaire, parce qu'elle y montre la raison qui m'a fait mêler d'un projet de finance, moi dont le goût et l'aptitude en sont si éloi- gnés.

M. d'Ailemans, excellent citoyen, qui était depuis longtemps témoin oculaire des malheurs de la cam- pagne, chercha des remèdes à ces maux. Il crut en avoir

'.HE sàorr-siMorf. ti

tronyé un dans une manière de taille proportionnelle. li trayaiila son projet, et il en apporta des mémoirei à Pa* ris. Il me vint voir et il m'en parla . Je lui dis que le petit Renaud avait eu une idée pareille ; que M. le duc d'Or- léans aussi l'avait envoyé en quelques provinces Cuire quelques essais sur des paroisses en petit nombre» et Sillyd'un autre côté, qui s'y était présenté, qui est le même Silly dont j'ai ailleurs raconté par avance la for- tune et la catastrophe. Je crois aussi avoir fait connaître ailleurs ce petit Renaud, que tout le monde, et le meiN leur, avec qui son mérite l'avait mêlé, appelait ainsi de sa très-petite taille, il était très*savant, très-homme d'honneur, modeste, désintéressé, zélé citoyen, avec de l'esprit et du monde, des distractions plaisantes de géo- mètre^ consonomé dans toutes les parties de la marine, fort bravé, lieutenant général des armées navales, grand'croix de Saint-Louis, qui avait fait en chef di- verses expéditions, fort estimé du feu roi dont il avait des pensions^ et de ses ministres, et de tout temps aimé de M. le duc d'Orléans. Il était ami intime de Louville. Il était des miens, et, comme il était grand disciple du père Mallebranehe, il avait connu aussi M. d'Allemans. Ce dernier me lut un mémoire tiré de ses observations. Louville, qui le connaissait, et qui avait diné avec lui chez moi, demeura présent à cette lecture.

Le mémoire était beau et solide et nous parut mé- riter d'aller plus loin ; mais avant d'en parler à M. le duc d'Orléans, nous jugeâmes qu'il fallait éviter d'être croi- sés, et qu'il était à propos de rassembler les lumières. Benaud était venu faire un tour à Paris ; nous en vou- lûmes profiter. Louville aboucha d'Allemans avec lui; ils eurent plusieurs conférences chez Louville et une tonière chez moi. Réciproquement ils approuvèrent leurs vues et ieurs^noyens de les remplir. Réciproque-

98 ^ MtMODLES »

ment auiii Ils trouvèrent des émbarrai et dei obstad«Sè Deux hommes d'honneur et d'esprit qui Bîncèremeat ne eherchent que le bien et ne se proposent aucun but par- ticulier conviennent aisément, même sur ce qui reata en dispute entre eux ; ainsi, tout bien examiné , ils Jugé» rént tous deux que ce plan devait être proposé au, ré- gent et lu en leur présence, pour qu*il jugeât lui«mém« des points qui demeuraient indécis entre eux. Louville n*AValt pas laissé de travailler aussi à la refonte des points convenus, sur plusieurs desquels Renaud et d'AU len^ans siéraient conciliés; il entendait bien la matière, et nous crûmes qu*il ne serait pas inutile.

Je parlai donc à MJe duc d'Orléans de ce mémoire et Je lui proposai d'en entendre la lecture en présence de ces trois hommes pour en raisonner en même temps avec eux. Il me parut que ta proposition lui plut, ii.l'ac- cepta avec plaisir; il voulut aussi que J'y assistasse, et me donna Jour au 2 août, trois ou quatre Jours après ; hous allâmes donc ce jour-là de bonne heure Taprès-di* née chez lui. Lecture ou conférence durèrent quatre bonnes heures sans disputes etcliacun ne cherchant que les meilleurs moyens à lever les embarras et les diffi- cultés. La conclusion fut louanges et remerctments du régent et approbation du mémoire; mais il fut convenu de voir pendant un an les difficultés et les succès de Re- naud dans la généralité de La Rochelle, et de Silly, dans une des élections de Normandie, ils travaillaient à établir la taille proportionnelle, pour ensuite revoir avec eux ce même mémoire, et sur Texpérience de leur travail, et les lumières que donnait le mémoire, se dé- terminer, se fixer et travailler en conséquence dans tout le royaume sur la manière de lever la taille.

Ce projet, qui fut de Tavis de tous, et qui était sage, n*eut pas le temps d*ètre exécuté» Renaud, oîalade de

DE SA1IIT«M0N. 99

fttfgqe 9ft du fihagrin qui lai esQsafent las obstacles qu'il rencontrait dans la généralité de La Roclieile» et de la haine qae sans savoir pourquoi la nouveauté qu'il vou* lait introduire avait excitée contre lui, malgré la netteté de ses mains trèS'reconnue, parce que toute nouveauté est suspecte en matière d'impôts et de levée , Renaud ^ dis«je, voulut ee presser de retourner à son travail. Il voulut prendre des eaux de Fougues; il en prit pai excès, car par principe, comme le père Mallebranche, il iWt grand buveur d'eau, et mourut à Fougues les der- niers jours de septembre. M. d'AUemaoSi retourné cbez lui, ne le survécut que de peu de mois, ainsi tout ce projet $'m alla en fumée.

M< le duc d'Orléans fit au roi une galanterie très-opn« venable à son Age, ee (ut de lui propose? de prendre la maison de la Muette pour s'eu amuser, et y aller faire des collations. Le roi en fut ravi. II crut avoir quelque choie persoDuellement à lui, et se fit un plaisir d'y aller, d'sp avoir du pain, du lait, des fruits, des légumes, et de s'y amuser de ce qui divertit à cet Age. Ce lieu chan- geant de maître changea aussi de gouverneur. Le dpc d'Humières me parla pour Pezé, je le lui fis donner, et il en sut tirer parti pour se rendre de plus en plus agréa- ble au roi. Il eut aussi la capitainerie du bois de Boulo- Bue y comme BÎom avait l'un et l'autre.

M. le Duc, qui avait un procès fort aigre avec ma- dame la priucen^e de Conti sa tante , l'accommoda ; mais ce fut aux dépens du roi h qui il en coûta une pension de 20,000 livres A madame la princesse de Conti, outre celles qu'elle avait déjà. M, le duc d'Orléans accorda t^uisi a tautrec 150,000 livres de brevet de retenue sur sa lieutenance générale de Guienne. Il profita aussi du bon état de la banque de Law pour faire payer toutes ies pensions, vieux et courant. Il fit aussi une grande

}00 AIÉHOIRES

augmentation de troupes pour environ 7 et 8 miHions.

Peu de Jours après , il fit un marché 'qui scandalisa étrangement, après tout ce qui s'était passé à Turin de la Feuillade à lui, et les exécrables propos que ce dernier s'était piqué de tenir à tous venants sur la mort de mon- seigneur et de madame la Dauphine. Ils furent tels et si publics et si continus, que ]'eus toutes les peines du monde à empêcher M. le duc d'Orléans de lui faire don- ner des coups de bâton, lui, si insensible à tout ce qui s'est fait et dit contre lui, comme on le voit en tant d'endroits de ces Mémoires. Mais Canillac, ami intime de la Feuillade de tous temps, voulut faire éclater son crédit et la puissance de sa protection aux dépens' de M. le duc d'Orléans même , raccommoder avec lui un homme si gratuitement et si démesurément coupable en- vers lui, et lui ouvrir un large robinet d'argent. Il per- suada donc à M. le duc d'Orléans, qui ne songeait à rien moins, d'acheter de la Feuillade, pour M. le duc de Chartres, le gouvernement de Dauphine 550,000 livres comptant, 300,000 livres en outre pour le brevet de re- tenue que la Feuillade avait, et de plus les appointements d'ambassadeur à Rome depuis le jour que le même Ga« nillac l'avait fait nommer, en obtenant son pardon jus- qu'à son départ. Ce fut donc près d'un million pour un gouvernement de 60,000 livres de rente, et dix ans d'appointements d'ambassadeur à Rome il n'alla ja- mais. On verra, dans la suite, la rare reconnaissance de ce galant homme, le plus corrompu et le plus méprisa- ble que j'aie jamais connu. Clermont qui, comme on l'a dit, avait les suisses de M. le duc d'Orléans, fut aussi capitaine des gardes de M. le duc Chartres, comme gou- verneur de Dauphine : il n'avait rien et grand besoin de subsistance.

L'audience ordinaire du roi à la députation des états

DE SAINT-SafON. tÇl

de Languedoc donna lieu à une étrange dispute à qui les présenterait, par l'absence du duc du Maine et du prlncedeDombes, gouverneurs de cette province, entre •Maillebois qui en était un des lieutenants généraux, et la Yrillière, secrétaire d'état, qui avait le Languedoc dans son. département, qui, plus étrangement encore, •l'emporta. Voilà ce que perdent les charges à tombera des gens infimes. On' n'a jamais contesté au lieutienant générai d'une province d'y faire les fonctions de gou ver- •nenr en son absence, quand le lieutenant général y est de l'agrément du roi. Or, c'en est une constante de pré- senter au roi les députés des états en l'absence du gou* verneur, et qui n'a pas besoin de l'agrément du roi, parce que celte fonction est très-passagère, et n'emporte ni détail ni commandement. Toutefois la Yrillière osa la prétendre, et l'emporta parce quHl n'eut affaire qu'à M ailteboiSy et de en avant, voilà cette fonction ôtée aux lieutenants généraux par les secrétaires d'état, dans .un pays rien de suivi par règle, par principes, par maximes, tout par exemple et par considération.

A ce propos, puisque dans la suite ce Maillebois a vonlu faire du seigneur, si faut-il que je dise au vrai d'où il vient. Desmarets était laboureur de l'abbaye d'Orcamp, comme l'avait été son père. Peu à peu il en prit des fermes et s'y enrichit. M. Colbert, fort petit compagnon alors, mais déjà dans les bureaux, n'avait pas encore oublié Rheims, sa patrie ni ses environs. Il jut que ces Desmarets, père et fils, étaient devenus de gros marchands de blé, et qu'ils y avaient fait fortune. Il trouva le nid bon pour sa sœur, et la leur fit proposer pour le fils. Les Desmarets ne se firent pas prier pour s'allier à un homme qui travaillait dans les bureaux du premier ministre, et le mariage se fit. Colbert, de degré eo degréi parvenu à la place d'intendant des affaires

ut «ËHOtAO :

du oÀrdiaai Muai^ et d'intendant ocs finanees, Toaiôt récrépir «on beau-frèrè. Il lui fit acheter «iié ehai^e de trésorier de France à Soit sons, il alla s'étairiir, sàxm avoir Jamais monté ^Ins haut, et ne laissa pas tout do«- cernent de eontiniKr son commeree et d'aeramnler. H e«t trois ills de la sœur de Ooibert, dont i'alné fut I>e»- snarets dont il a âé suffisamment parié en plusi«ins «a- âroits ici poar n'avoir rien de plus à en dire, et qui, à la ibort du roi, était ministre d*état et eontrèleur général des finances, leqfuel, d'une filie deBediamdl, surialeiï- daot de Monsieur, a eu MaillelMis, qui a donné lieu À t^rédt.

' Le mime, mol pour mot, m'a été fait dans l'abbaye d'Orcamp par le prieur et par ses principaux religieux, tet m'a été confirmé unanimement par tout le pays. Ce qu'ils ne m'ont pas dit, et ce que J'ai appris de tout le«ir Voisinage, mérite de n'être pas oublié, pour la beaalé «t encore plus pour Textrème rareté de l'action. Il y avait trente ans, lorsque Je l'appris, que prieur et lea principaux religieux de l'abbaye d'Orcamp surent que deux enfants ^ntilsbommes, dont les aâc^dants pater- nels avalent fait de grandis bieàs à leur abbaye et l'a- vaient presque fondée, étai^ttombés dans la nécessité. Ils les prir^t cbeE eux, les élevèrent, et leur Srent ap«> prendre tout ce qui convenait à leur état; ensuite 11$ trouvèrent moyen de les faire of&eiers, leur acb^èa-oit itprès des compagtâes, et tous les bivers défrayaient leurs équipages cbes eux ; enfin au printemps leur fai« salent une bourse pour leur campag^, et ont toujours continué tant que ces genHicàommes ont eu besoin et ont bien vou!ù recevoir ce secours. Aussi ces moines, tout ricbes quMls sont, en ont recuelill la vénération de tout leur pays : ils la méritent sans doute et d*étre pro^ posés en exemple* l'ai regrrt d'avoir oublié le nom de

DE flAaiT.«IMON. fil

ees gentilshommes, qui doivent être d'ancienne race. Orcamp est si près de Paris que ce nom est aise à re- trouver.

Avant de quitter Maillebois et la députation des états de Languedoc, il ne tmt pa$ oublier cette singularité. Cette députation, après avoir fait sa harangue au roi, al- lait toujours ejd faire une à Madame, et à M. le duc et madame la duchesse d'Orléans, ainsi que les députés des états de Bretagne. Cela se pratiquait de même sous le feu roi. M«dMBe la duehesie d*OrléaiM ne voulut point la recevoir eêl^ année, pour marquer le deuil qu'elle démentait de la situation du duc du Maine, quoique si étrangement adoude, d'une manière plus solennelle et plus publique.

Peu de jours après, le duc ûe Bichelieu sortit de la Bastille et aUa coucher à Conflans chez le cardinal de NoaiUes* li était veuf sans enfants de sa nièce, mais par Kon Umité avec TEspa^^ U uvait voulu dépauilier le duc de Giitdie, autre neveu du eardiaal de Noailies, du ré- giment des gardes, et l'avoir, il devait s'en aller à Riche- lieu; il obtînt d'aller faire une pause à Saint-Germain, il avait une maison, puisd'y.demeurer, après d'être à Paris sans voir le roi ni le régent ; au bout de trois tnoisiittt fermiseiMdé Jcs «iliier, ^ loiU Ait bientôt ottkHé.

104 HÉH01&E8

CHAPITRE DXXXIV.

Paii (le la Suède avec l'Angleterre. Le duc de Lorraine échoue pour réreclion de Nancy en évéebé. Vaudemonl tombe ma- lade à Paris. Masimea abanrdes da parlement sur son au- torité. — J'empêche le régent d'en rembourser toutes les charges avec le papier de Law. Mes raisons. Seconde tentative à ce sujet finalement avortée. La duchesse du Maine à Chamiay madame la Princesse la visite. Officiers des princes du sang et leur date. Usurpations et richesses. Le chevalier de Vendôme vend au bâtard reconnu de M. le duc d^Orléans le grand prieuré de France et veut inutilement se marier. -^ Retour de Pleinœuf en France. Pleinœaf^ sa fi>mme et sa fille, quels. Courte reprise de sa négocia- tion de Turin avortée par Tintérét et la ruse singulière de l'abbé Dubois. Etrange trait de franchise de Madame , qui rompt tout court la négociation de Tarin.

ËnQn lalliance du nord se démancha. Le roi de Suède n'était plus, et la faiblesse son règne avait réduit ce royaume contribua beaucoup à la paix qu'il conclut enfin avec le roi d'Angleterre. Le czar, déjà adouci par la même raison, même du temps dernier de Charles XII, était plus occupé du dedans que du dehors; le roi de Da- nemark demeura seul, faisant la guerre en Norwége. C'est grand dommage que les mémoires de M. de Torcy ne soient pas venus jusqu'à ce temps-ci, et que le joug de l'abbé Dubois n'ait pas laissé la liberté à M. le duc d'Orléans de me parler aussi librement qu'il avait ac-

DE SAINT-SIMON f6ft

coutume de Tintérieur des affaires étraDgères : c-est ce qui m*y rendra sec désormais, parce que je ne veux dira que ce que je sais par moi-même ou par des gens asses iostruits pour que je puisse m'y fier, et les citer pour garants.

Le roi d'Espagne, qui s'était approché de son arméç, et qui même l'était venu yoir, s'en retourna à Madrid. Le prince Pio, qui la commandait, ne se trouva pas en état de s'opposer à rien. 11 se contenta de bien faire rompre autour de l'abbaye de Roncevanx les chemins qu'on y avait faits à grand'peine pour le canon et les autres voitures, dans un temps on n'imaginait pas qu'il pût jamais arriver de rupture avec Philippe V.

On vit au conseil de régence tous les ressorts que le duc de Lorraine remuait pour obtenir l'érection d'un évêché à Nancy. Cet objet avait été celui de ses pères et le sien pour se tirer du spirituel de l'évêché de Toul, à quoi, par la raison contraire, la France s'était toujours opposée. Il était temps d*arrêter les menées là-dessus. Le pape, qui tremblait toujours devant l'empereur, le lui avait comme accordé. Il espérait brusquer l'affaire avant que la France intervint. Je ne sais si M. le duc d'Orléans, abandonné ou plutôt entraîné comme il l'é- tait à tout ce qui convenait au duc de Lorraine par Ma- dame, par madame la duchesse de Lorraine et par d'au- tres gens, en aurait été bien fâché. J'ai soupçonné que l'afTalre n'avait pu être conduite si près du but sans qu'il en eût su quelque chose, et qu'il Tavait voulu ignorer ou négifger. Mais enfin l'abbé Dubois, qui n*a- ^ vait rien personnellement à y gagner, ne crut pas de« voir salir son ministère d'une tolérance si préjudiciable et qui ferait crier contre lui, de sorte qu'il y fit former à Rome une oi^position solennelle et parler si ferme au pape et au due de Lorraine qu'il abandonna ses pour-

Ilde MÉMOIRES '

fiuites. Ainsi le voyagé précipité de Commerey fef, M. de Vaudemont venait d*arriver, fut inutile; dent jours après il tomba malade à rextrémité. Le dépit dtt peu de succès de sa conversation avec le régent le pi^ qua. Il n'avait pas Thabitude d'être contredit. Il n'avait '^as compté avoir grànd'peine à Xittt le consentement, •au moins tacite, à une chose si avancée et que le due de Lorraine désirait si ardemment. Il y fut trompé et ne fût plaint que de se^ chères niècei, aussi dépitées que liii, et de ses complaisants, dont quelques-uns étaient -ou se repu talent du phis haut parage.

Le parienîént, comme on Ta déjà dit, plus irrité du lit de Justice des Tuileries, qu'abattu, était revenu du premier étourdissement. Après quelque temps d'inac- ' tlon et de crainte il ne trouva dans la conduite du régebt à l'égard du duc du Maine, que de quoi se rassurer. Il ne s'appliqua donc plus qu'à éluder tout ce qui le regar- dait dans lés enregistrements que le roi avait fait faire en sa présence. Cette compagnie eftt très-conséquente ' pour ses intérêts : elle se prétend, quoique très-absur- ' d«meht, la modératrice de l'autorité des rois mineuriï, * même majeurs. Quoique si souvent battue iur ce grand point, elle n'a garde de l'abandonner. De cette màxirne factice, elle en tire une autre sur les enregistrements; -elle ne tes l^rend point comme une publication qui oblige parce qu'elle ne peut itre ignorée ; elle n'en re* fardé point la nécessité comme étant celle de la noto* ilété, de laquelle résulte l'obéissance ai des lois qu'on ne pîVii ^lus ignorer ; mais elle prétend que l'enregis- trement est en genre de lois , d'ordonnances , de le- ' Vées, etc. , l'ajoutement d'une autorité nécessaire et supérieure à l'autorité qui peut faire les lois, les ordon- nances « etc., mais qui en les faisant ne peut les faire valoir ni les faire wcuter sans le ooncour» de la pri-

DE SAEST-SnibN. 101

filière autorité, qui est celle que le parlement ajoute {Mr* son enregistrement à Tautorité du roi/laquelfe {Mir son» concours rend celle-ci exécutrice , sans laquelle Taùto*: rite du roi ne le serait pas. De cette dernière maxima' suit^ dans les mêmes principes^ que tout effet d'autorité nécessaire, mais forcée ^ est nul de droit; par e6iisé« quent que tout ce que le roi porte au parlement et y. fait enregistrer par crainte et perforée, est vainement enregistré, est nul de soi et sans force ; enfin qu'il n'y a d'enregistrement valable et donnant eiux édits, décla* rations, règlements, lois, levées, ete., Tajoutement né* cessaire à Tautorité du roi qui les a faits, l'autorité- qui les passe en loi et qui les rend exécutoires, que l'en*. reglstrement libre, et qu'il n'est libre qu'autant que ce qui se porte au parlement pour y être enregistré y est communiqué y examiné et approuvé; ou que, porté 4i« ^éctement par le roi au lit de justice, y est, non pat approuvé du bonnet, parce que nul n'ose parler, mail discuté eu plaine liberté pour être admis ou rejeté.

Dans cet esprit, il était très-naturel et parfaitement conséquent que non-seulement le parlement neseerût pas tenu d'observer rien de tout ce qui avait été enre* gistré au lit de Justice des Tuileries malgré lui et centra ses prétentions, mais encore qu^il se crût en df^it â'e« Çir d'une manière tout opposée à la teneur de ce qui y avait été ainsi enregistré. C'est aussi ce que le parle* OQent fît pas à pas, avec toute la suite et la fermeté pos« siblej et toute la circonspection aussi qui put assurer reflet de son intention, en s'opposant à tous les enregis» trements nécessaires aux diverses opérations de Law) €t vainement tentées sous toutes les formes.

M. le duc d'Orléans était exactement informé et très^i peiné de cette conduite, et Law infiniment embarrassé ; il avait bien des manèges et des opérations à fàfreqri

tes MËUOIEES

detiandaient un parlement soumis, et il avait affaire à un régent qui n'aimait pas les tours de force, et quf semblait épuisé sur ce point par ceux il avait été oontraint d'avoir recours. Dans cette perplexité Lavr imagina de trandier ce nœud gordien. Il se trouvait au plus liant point de son papier : le feu du Français y . était; il n'y avait que peu de gens, en comparaison du grand nombre, qui préférassent l'argent à ce papier. Il proposa donc à M. le duc d'Orléans de rembourser avec ce papier toutes les charges du parlement de gré ou de force, de se parer à l'égard du public d'ôter la vénalité des charges qui a tant fait crier autrefois, et qui néces- sairement entraine de si grands. abus; de les remettre toutes en la main du roi pour n'en plus disposer que gra- tuitement, comme avant que les charges fussent véna- les, et le rendre ainsi maître du parlement, par desim- pies commissions qu'il donnerait; pour le tenir d'une vacance à l'autre, et qui seraient ou continuées ou chan- gées à chaque tenue du parlement, en faveur des mê- mes, ou d'autres sujets, selon son bon plaisir.

Un spécieux si avantageux, et sans bourse délier, éblouit le régent. Le duc de la Force appuya cette idée dct concert avec l'abbé Dubois qui n'y voulait pas trop paraître, mais qui faisait agir, et qui, dans la crainte des revers et dans la connaissance qu'il avait et du par- lement et de son maître, se tenait derrière la tapisserie d'où il dirigeait ses émissaires. Lui-même trouvait son compte à ce remboursement, dans ses vues de se rendre maître absolu du gouvernement sous le nom du régent, ettout.de suite après sous le nom du roi majeur; mais il sentait tous les hasards de la transition, et ne voulait pas se commettre.

Law, qui, comme je l'ai déjà dit, venait chez moi tous les mardis matin» ne m'avait pas ouvert la bouche

DE SAINT^nMON. 109

de rien qui pût me foire sentir ce projet; j'ai lieu de eroîre, sans pourtant rien d*évident, qu'ils n*osèrent se hasarder à un examen de ma part, et qu'ils voulurent surprendre ce qu'ils imaginaient de mon goût, de ma haine, de mon intérêt par la proposition que m'en ferait M. le duc d'Orléans, et m*engager ainsi à l'improviste a nue approbation qui se tournerait incontinent en impui* sion. G'eist ce qui m'a toujours fait pencher à croire que ce fut de cet artifice que vint à M. le duc d'Orléans la volonté de me consulter là-dessus. Ils me connaissaient tous pour être un des hommes du monde qui portais le plus impatiemment les prétentions et les entreprises sur l'autorité royale, et qui, par attachement à ma dignité, demeurais le plus ouvertement et le plus publiquement ulcéré de toutes les usurpations que cette compagnie lui avait faites , et de tout ce qui s'était passé en dernier lieu sur le bonnet et dans les fins du feu roi et depuis sa mort. C'était aussi par que M. le duc d'Orléans, dont les soupçons n'épargnaient pas les plus honnêtes gens iii ses plus éprouvés serviteurs, avait regardé de cet œil tout ce que je lui avais dit dans les commencements des entreprises du parlement sur son autorité, et pourquoi jWis demeuré depuis à cet égard dans un silence en- tier et opiniâtre avec lui , et qui n'avait été que forcé- ment rompu de ma part, quand il me parla du lit de justice peu de jours avant qu'il fût tenu aux Tuileries, comme il a été rapporté en son lieu. Les mêmes raisons, les mêmes soupçons, le même naturel de M. le duc d'Or- iéans le devaient éloigner de me parler du rembourse- ment du parlement, s'il n'y avait été poussé d'ailleurs. Mais si j'étais celui contre lequel, à son sens, il devait ^tre le plus en garde là-dessus, c'était, à ce qu'il pouvait wmbler aux. intéressés, un coup de partie d'engager M. le duc d'Orléans à consulter un homme qu'ils comp» xxxui. ar

110 . MEMOIRES

tai^t être si fait exprès pour seconder Iduri détlri , et qui rassemblait en soi tout ce qu'il fallait pour les fisire réussir pleinement et avec promptitude. . Quoi qu*il en fût, une après-dlnée que Je traTaiilaU à mon ordinaire tète à tète avec M. le due d'Orléans, il se mit avec moi sur le parlement sans que rien n'y eût donné lieu, et à me conter et à m'expliquer les entraves que cette compagnie lui donnait sans cesse , le peu de compte qu'elle faisait publiquement du lit de Justice des Tuileries, le peu de fruit qu'il en tirait, puis tout de suite me proposa Texpédient qu'on lui avait trouvé, et en même temps tira de sa pocbe un mémoire bien rai- sonné du projet, dont Jusqu'à ce moment il m'était pas revenu la moindre chose. J>ntraifortdansses plain* tes de la conduite du parlement, et dans les raisons de le ranger à son devoir à l'égard de l'autorité royale. Je n'oubliai pas d'alléguer les causes personnelles de mon désir de le voir mortifié et remis dans les bornes ii devait être, et les avantages que ma dignité ne pouvait manquer de trouver dans l'exécution de ce projet; mais j'ajoutai tout de suite que de première vue il me parais* gait d'un c6té bien injuste, et de l'autre bien hardi, et que ce n'était pas matière à prendre une résolution sans beaucoup de mûres délibérations, et sans en avoir bien reconnu et pesé toutes les grandes suites et l'im^ portance très-étendue. Il ne m'en laissa pas dire davan- tage, et voulut lire le mémoire d'abord de suite et sans interruption, malgré sa mauvaise vue, puis une seconde fois en s'arrétant et raisonnant dessus.

Cette lecture première me confirma dans Téloigne- ment que J'avais conçu du projet dès sa première pro- position, et que Je n'avais pu tout à fait cacher. Quand ce fut à la seconde leoture Je raisonnai* et mes raison- nements allaient toutpurs à la réfutation é M. le ducd'Or-

DE SAïNT-SIMOxN. Hi

léans, surpris auderoier pointdein*y trouver côntrairei mais déjà entraîné et enchanté du projet, ne fut pas content de ma résistance.. 11 me témoigna l'un et l'au- tre, il n'oublia rien pour me piquer, et me ramener par. riutérêt de ma dignité, me dit qu'il fallait donc laisser le parlement le maître^ ou en venir à bout par Tunique moyen qu^on en avait, puis se répandit sur l'odieux et ies inconvénients infinis de la vénalité des charges, sur lebonheur public que ce changement apporterait, et sur lesacciamatians qu'on en devait attendre.

Le voyant si prévenu, et reployer le mémoire peur le mettre dans sa poche, je sentis tout le danger on Vallait embarquer. Je lui dis done qu'encore qu'il y eût déjà fort longtemps que nous en étions là-dessus, cette matière était pour oii contre trop Importante pour n'être pa^ exaddinée plus mûrement; que J'avais dit ce qui s'était présenté d'abord A mon esprit; qu'en y pensant davantage, et faisant tout seul plus de réflexions sur ce mémoire, et avec plus de loisir^ peut-être Je changerais d'avis; que Je le souhaitais passionnément pour lui com. plaire, pour l'intérêt de ma dignité, pour I extrême plat- sir de ma vengeance personnelle, mais qu'il ne devait pas avoir oublié aussi ce que je lui avals protesté en plus d*une occasion, et qu'il m'avait vu pratiquer si ferme- ment et si opiniâtrement, quoique presque si Inutile- ment sur celle du changement de main de l'éducation du foi, et sur la réduction des bâtards au rang et ancien- neté de leurs pairies; que Je le lui répétais en celle-ci, qaej'aimais incomparablement mieux ma dignité que ma fortune, mais que l'une et l'autre ne me seraient jamais rien en comparaison de l'état. Je le priai ensuite que je plisse emporter le mémoire pour le mieux considérer tout à mon aise. Il y consentit à condition qu'il ne serait vu W de mçï seul II me le donnât mais avec promesse

lis UËNOIEES

de le lui rapporter le surlendemaiD, sans m*avoir jamais voulu accorder un plus long terme.

Je Uns parole et plus, car je fis de ma main une re* ponse si péremptoire que Je lus à M. le duc d*0rléans, qu'il demeura convaincu que le projet était la chimère du monde la plus dangereuse. En effet il ne fut plus parlé du projet. Ceux qui Tavaient fait et conseillé trou- vèrent M. le duc d'Orléans si armé contre leurs raisons, qu'ils n'y trouvèrent point de réplique, et qu'ils se con- tinrent dans le silence, mais ce ne fut pa^ pour tou- jours.

Outre les raisons contre ce remboursement, expli- quées dans le mémoire qui persuada alors M. le due d*Orléans, trop long pour être inséré ici, j'en eus deux autres non moins puissantes, non moins inhérentes à l'In- térêt de rétat, mais qui n'étaient pas de nature à mettre dans mon mémoire ; la première est que, quelque fausses et absurdes que soient les maximes du parlement qui viennent d*étre expliquées, et quelque abus énorme et séditieux qu'il en ait fait trop souvent, surtout dans la minorité du feu roi, il ne fallait pas oublier le service si essentiel qu'il rendit dans le temps de la ligue, ni se priver d'un pareil secours dans des temps qui pouvaient revenir, puisqu'on les avait déjà éprouvés, en même temps ne pas ôter toutç entrave aux excès de la puis- sance royale tyranniquement exercée quelquefois sous des rois faibles, par des ministres, des favoris, dfs maî- tresses, des valets même, pour leurs intérêts particuliers contre celui de l'état, de tous les particuliers, de ceux d'un roi même qui les autoriserait à tout faire, et à em- ployer son nom sacré et son autorité entière à la ruine de son état, de ses sujets et de sa réputation. Mon autre raison fut l'importance d'opposer l'unique barrière que l'état put avoir contre les entreprises de Rome, du cleigé

SAINT-SIMO?!. US

de France, d'un rëgalier impétueux qui gouvernerait la conscience d'an roi ignorant, faible, timide, ou qui n'é- tant d'ailleurs ni timide ni faible, le serait par la gros- sièrètéd*une conscience délicate et ténébreuse sur toutes les matières eeclésiastiques, ou qu'on lui donnerait pour rétre. Il n'y a qu'à ouvrir les histoires de tous les pays et du nôtre en particulier, pour voir la solidité de ces raisons. Celles de mon mémoire ne me parurent ni moins fortes ni moins solides, mais celles-ci qui ne s'y pouvaient mettre, me semblèrent encore plus impor- tantes.

Tandis que Je suis sur cette matière^ je suis d*avis de l'achever pour n'avoir pas à y revenir sur Tannée pro- chaine, où il n'y auraitqu'un mot à en dire. Ce projet était trop cher à Law et à l'abbé Dubois pour l'abandon- ner : à Dubois pour s'dter toutes sortes d'obstacles pré- sents et à venir pour l établissement et la conservation de sa toute-puissance; à Law pour son propre soutien par ce prodigieux débouchement de papier dont il sen- tait de loin tout le poids en quelque vogue qu'il fût alors. On verra sur Tannée prochaine, qu'elle se passa en lutte entre le gouvernement et le parlement. Ces luttes donnèrent lieu aux promoteurs du projet abandonné de tâcher de le ressusciter, sans qu'en aucun temps ni Tun ni Tautre m'en ait parlé, sinon une fois ou deux quel- ques regrets échappés courtement à Law d'un si beau